Europe : vers la fin du droit d’asile…

Le droit d’asile, pensé à une époque où la mondialisation n’avait pas les mêmes dimensions, place les sociétés civiles européennes face à un désordre social et culturel de moins en moins tenable. A moins d’être décorrélé de la notion de territoire national, il disparaîtra, explique Frédéric Saint-Clair.

Le droit d’asile s’est mué au fil des ans, en devoir d’asile. Les élites s’en félicitent ; les peuples s’en plaignent chaque jour davantage, principalement à cause des diverses sortes de migrations que ce droit encourage. Il faut dire que la bonne volonté de responsables politiques bienveillants, secondés par une bureaucratie formée à la même école, a conduit élaborer un droit d’un genre particulier. Un droit qui ne s’applique pas aux citoyens de l’Etat à qui on enjoint d’accueillir, mais à tous les réfugiés potentiels, c’est-à-dire, peu ou prou, au reste du monde. Comme tous les droits abstraits issus de l’époque des Lumières, le droit d’asile ne prend jamais en compte le contexte politique, économique, social ou culturel du pays d’accueil. L’article premier de la quatrième Convention de Genève précise par exemple que l’accueil doit avoir lieu « en toutes circonstances ». Or, notre Union européenne bascule peu à peu vers un national-populisme de plus en plus ouvertement revendiqué par les peuples, las de voir leur quotidien et leur environnement se déliter ; et nul doute que l’UE emportera dans sa chute une large partie du socle théorique des droits de l’Homme, ainsi que diverses conventions internationales, celle de Genève comme celle des Nations Unies relative au statut des réfugiés. Ainsi disparaîtra donc le droit d’asile.

Il faut dire que le droit d’asile a en réalité déjà perdu pratiquement toute sa signification politique, essentiellement à cause de la mutation, à l’heure de la mondialisation, de la notion de « territoire ». Le problème est que dans le même temps, ce droit a acquis, à cause de l’incroyable expansion de la sphère morale, une exigence particulière vis-à-vis de l’ensemble des déshérités de la terre. La droite de Wauquiez, pourtant censée être une droite qui s’assume, se revendique elle-même régulièrement de la « tradition française en matière d’asile », incapable d’assumer une posture qui bousculerait la morale collective, encore majoritairement désireuse de porter secours aux malheureux fuyant les pays en guerre. Même le Rassemblement National n’est pas à l’aise avec cette question, préférant concentrer son attention et ses critiques sur les « migrants », plutôt que sur les réfugiés. Et pourtant, la notion d’asile est belle et bien la clef du problème.

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La France n’a pas les moyens d’accueillir

Un constat qui dérange : la France, pays pourtant « riche », n’a pas les moyens d’accueillir largement, migrants ou réfugiés. Pour des raisons économiques d’abord : Entrer dans un pays « riche » est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Crise du logement. Crise de l’emploi. Crise de l’éducation. Crise culturelle. Nous sommes à l’heure actuelle souvent incapables de réintégrer nos propres exclus, ceux à qui notre système n’a pas permis de trouver une place digne de ce nom. Contrairement aux idées reçues, dans un système économique pré-capitaliste, donc bien moins « riche », où seul le secteur primaire, agricole, domine l’économie, c’est-à-dire où l’on a besoin essentiellement de main d’œuvre pour travailler la terre, où le manger et le coucher tiennent lieu d’accueil, les flux d’individus sont bien plus facilement absorbés.

Pour des raisons politiques et culturelles ensuite : les réfugiés, qui ont parcouru en quatre et six mille kilomètres à pied ou dans des embarcations de fortune, au risque d’être tués ou de mourir noyés, ne fuient pas seulement la guerre. Car des zones sécurisées sont accessibles à des distances moins grandes. Ils sont à la recherche d’une autre vie. Leur prétention est légitime. Elle est même morale, d’où la difficulté de concilier un refus politique opposé à cette prétention avec la version sécularisée de la parabole du Bon Samaritain qui nous tient lieu de morale. Mais il faut nous rendre à l’évidence : si l’intégration politique et économique des populations immigrées est difficile, l’histoire montre qu’elle est possible. En revanche, l’intégration culturelle est un échec lamentable. Ce n’est pas seulement une ligne de partition culturelle qui se dessine dans nos territoires, c’est une faille sismique. Le modèle culturel capitaliste et cosmopolite est en train de s’effondrer sous nos yeux. Il ne survivra pas à la prochaine décennie. SUR LE MÊME SUJET Le nombre de demandes d’asile en forte hausse en France

Le droit d’asile est ainsi condamné à perdre sa substance ; soit parce que, en l’absence de prise de conscience des pouvoirs publics, la submersion migratoire lui ôtera toute pertinence ; soit parce que le réveil massif et désordonné des peuples lui ôtera toute possibilité. Le seul moyen de sauver ce principe, qui demeure très honorable malgré ses nombreuses imperfections, est de l’ex-territorialiser. Pas seulement placer des hot-spots dans les pays de départ, mais créer les conditions de l’asile dans certaines régions de ces pays. Sécuriser les populations qui ont besoin de l’être, à mesure de nos moyens militaires et financiers, au sein de régions qui non seulement n’appartiennent pas au continent européen, mais qui sont le plus proche possible des pays d’origine. 

Explications…

Comme indiqué en introduction, la notion de territoire a muté au fil des siècles. Elle a perdu une partie de son importance politique et économique. Elle est en revanche devenue un enjeu culturel majeur, car c’est là que la société civile, et plus largement le peuple, trouve son équilibre et l’homogénéité indispensable pour qu’il parvienne à se constituer en tant que nation, que société politique. L’accueil sur le territoire national de populations étrangères se révèle à ce titre particulièrement contre-productif, autant pour la population du pays d’accueil que pour les réfugiés. Et pour les pays d’origine qui perdent une partie de leurs forces vives. Ceci est dû au fait que l’asile compris en tant qu’accueil territorialisé, en tant qu’accueil au sein du territoire national, est devenu non pertinent.SUR LE MÊME SUJET Immigration : la France “offre” six bateaux aux garde-côtes libyens

Pour subsister, l’asile doit désormais lui aussi se détacher de la notion de territoire, au moins partiellement, et être compris « en droit ». En un mot : recréer des zones de protection sur site. Fixer les populations sur leurs territoires, ou à proximité. Cela facilitera tout d’abord, après la phase d’intervention militaire, les deux phases de stabilisation et de normalisation qui sont constamment en échec – un échec qui explique que nous perdons politiquement les guerres que nous gagnons militairement. Cela autorisera ensuite la notion d’« ordre international » à regagner du sens, au moins partiellement, au travers de la fixation d’un certain nombre de repères, territorial, politique et culturel. Cela permettra enfin de désengager les sociétés civiles européennes qui ploient sous le poids des conflits d’Afrique et du Moyen-Orient et qui n’ont pas les moyens de répondre aux contraintes culturelles et sociales que ces conflits exportent. Il faut nous rendre à l’évidence : L’asile n’est plus une garantie pacificatrice, il est devenu, en tant que caution morale des phénomènes migratoires, un vecteur de chaos. Il doit être ex-territorialisé ou bien il disparaîtra.

Sources : valeursactuelles.com

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