Chute de 97% des arrivées irrégulières de migrants dans l’UE en provenance de Tunisie depuis 2023

Selon la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, les arrivées irrégulières de migrants dans l’Union européenne en provenance de Tunisie ont chuté de 97% depuis 2023. Cette année-là, Bruxelles et Tunis signaient un accord, très controversé, pour stopper les départs depuis les côtes tunisiennes.
Depuis 2023, les arrivées irrégulières de migrants dans l’Union européenne (UE) en provenance de Tunisie ont chuté de 97%, a affirmé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dans une lettre sur la migration envoyée aux dirigeants européens et relayée par le site italien Adnkronos le 17 juin.
En juillet 2023, Ursula von der Leyen, la Première ministre italienne Giorgia Meloni et son homologue néerlandais Mark Rutte s’étaient rendus à Tunis pour signer un partenariat stratégique avec le président Kaïs Saïed. Centré sur la lutte contre l’immigration irrégulière, l’accord prévoyait une aide de 105 millions d’euros pour lutter contre l’immigration irrégulière – dont les départs de migrants depuis les côtes tunisiennes explosaient à cette époque.
Cet accord passait aussi par « un soutien à la flotte des garde-côtes tunisiens et des formations », indiquait alors la chercheuse au Migration policy institute Europe Camille le Coz à InfoMigrants. « L’accord parle aussi de développement économiques et d’efforts pour faciliter la réintégration des Tunisiens qui rentrent depuis l’Europe […] Il est également prévu de mettre en place un système de retour pour les ressortissants des pays tiers depuis la Tunisie », précisait-elle.
« Notre soutien reste multiforme et se concentre sur plusieurs aspects, notamment la gestion des frontières, le trafic de migrants, la protection, la migration légale, le rapatriement volontaire assisté et la réintégration durable », a rappelé dans sa missive la présidente de la Commission européenne.
Ursula von der Leyen a par ailleurs annoncé la livraison prochaine de trois nouveaux « navires de recherche et de sauvetage » aux gardes-côtes tunisiens, qui permettront de « renforcer encore les capacités opérationnelles ».
Violences en Tunisie
Cet accord entre l’UE et la Tunisie a été signé quelques mois après le discours raciste du président tunisien Kaïs Saïed accusant des « hordes de migrants clandestins » d’être la source de « violences et de crimes », et de chercher à « changer la composition démographique de la Tunisie », afin de la transformer en un pays « africain seulement » et estomper son caractère « arabo-musulman ».

Après ces déclarations, les Subsahariens ont été visés par des violences de la part de la population mais aussi des autorités. Des milliers de migrants ont été chassés de leurs logements et leurs emplois informels. Dès l’été 2023, des centaines ont été raflés par les policiers et abandonnés dans le désert, à la frontière libyenne ou algérienne. La photo d’une mère de famille et de sa fille de six ans gisant sur le sable avait fait le tour des réseaux sociaux. Comme elles, une centaine de personnes sont mortes à cette période dans les zones désertiques, selon les associations.
Ces pratiques, illégales au regard du droit international, n’ont jamais cessé depuis. Elles semblent même s’être organisées. InfoMigrants a recueilli de nombreux témoignages ces dernières années faisant état de transfert de migrants aux frontières entre des forces tunisiennes et des milices libyennes. Plusieurs Subsahariens ont détaillé le déroulé des expulsions et de ces échanges dans le désert à la rédaction.
En mer aussi, les forces tunisiennes sont accusés de violences lors des interceptions de canots de migrants en route vers les côtes européennes. Selon plusieurs témoignages recueillis par InfoMigrants ces trois dernières années, les gardes-côtes tunisiens volent les moteurs des canots de migrants, les laissant dériver en pleine mer. Les exilés accusent aussi les forces tunisiennes d’opérer des manœuvres dangereuses près des embarcations, provoquant des naufrages.
Records de « retours volontaires »
La situation est devenue si invivable pour les Subsahariens en Tunisie que beaucoup d’entre eux cherchent à fuir. En 2025, le programme de « retours volontaires » de l’Organisation internationale des migrations (OIM) a franchi « un cap record », selon l’agence onusienne. Cette année-là, 8 853 migrants sont rentrés dans leur pays d’origine via ce dispositif. Un chiffre en hausse de 28% par rapport à 2024 lorsque 6 885 personnes avaient bénéficié d’un « retour volontaire » organisé par l’OIM (et seulement 2 558 en 2023).

En parallèle, l’État tunisien a lancé à l’été 2025 un programme similaire, indépendant de celui de l’ONU. Sauf qu’à la différence de l’OIM, les « retours volontaires » opérés par les autorités tunisiennes ne s’accompagnent pas d’une aide financière.
Selon le porte-parole de la Garde nationale, Houcem Eddine Jebabli, depuis juillet 2025 « près de 5 000 personnes » sont reparties dans le cadre de cette mesure. Et le rythme des retours s’est intensifié avec « initialement un vol par mois, puis deux, puis un par semaine, puis deux » et désormais « quasiment tous les jours des vols dédiés ».
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Mais certains migrants assurent que ces « retours volontaires » sont des expulsions déguisées. Selon des exilés installés dans les campements d’El-Amra, au nord de Sfax (centre-est de la Tunisie), les autorités tunisiennes multiplient les expulsions pour forcer les exilés à partir. « Les hôpitaux de fortune autogérés sont régulièrement détruits. L’objectif est de terroriser pour forcer les retours dits ‘volontaires’. Ensuite, la police vient le matin annoncer qu’un bus viendra pour le retour. C’est une nouvelle tactique. En l’espace d’un an, la moitié des migrants, à minima, a été expulsée de force vers leur pays d’origine par le gouvernement tunisien et d’autres ont disparu dans différents villages », avait expliqué aux Observateurs de France 24 David Yambio, cofondateur et porte-parole de l’organisation Refugees in Libya qui documente la situation des migrants en Tunisie et en Libye.
Les programmes comme celui de l’OIM ou du gouvernement tunisien sont aussi décriés par les chercheurs. Ces « retours volontaires » s’inscrivent dans un « processus de vulnérabilité accrue », avait expliqué Ahlam Chemlali, chercheuse en migration à l’Institut danois pour les études internationales (DIIS), à l’AFP en juin dernier. Leur situation est devenue « de plus en plus précaire et dangereuse » et « pour beaucoup, le programme de ‘retour volontaire’ est devenu la seule alternative possible ».
« Il n’y a rien de moins volontaire, que les ‘retours volontaires' », alertait, de son côté, Jean-Pierre Cassarino, enseignant chercheur au Collège d’Europe en Pologne, évoquant des migrants « acculés » et des « expulsions » qui ne disent pas leur nom.
Changements de routes
Cette chute des départs depuis la Tunisie a bien eu des effets sur les arrivées en Italie. En 2024, 66 617 migrants sont arrivés sur les rives italiennes, contre plus de 157 000 en 2023, selon les chiffres du ministère italien de l’Intérieur. Mais en 2025, le chiffre est resté stable par rapport à l’année précédente avec 66 296 arrivées.
« On peut imaginer un déplacement [du flux migratoire de la Tunisie] vers la Libye », avance Sara Prestianni, directrice de plaidoyer à l’association EuroMed Rights, contactée par InfoMigrants. « En Tunisie, les migrants sont davantage empêchés de prendre la mer, donc, comme souvent, quand une route se ferme, une autre se réactive ».

Depuis la chute de Mouammar Khadafi en 2011, les tentatives de traversées de la mer Méditerranée se sont alternées entre la Libye et la Tunisie. Au départ, la majorité des traversées vers l’Italie se concentrait depuis les côtes libyennes. Mais les violations des droits dans le pays, en proie au chaos ont changé la donne.
« La Tunisie est devenue plus dangereuse que la Libye pour les Subsahariens », affirmait en novembre dernier à InfoMigrants un migrant guinéen. Ibrahim venait d’être envoyé par les forces tunisiennes vers le désert libyen après une interception en mer. Malgré la violence de son expulsion, le jeune homme exprimait un certain soulagement d’avoir quitté la Tunisie, territoire hostile pour les Subsahariens, et espérait pouvoir atteindre l’Europe depuis les rives libyennes.
Par ailleurs, une autre route s’est également réactivée plus à l’ouest. En 2024, année suivant l’accord entre l’UE et la Tunisie, les arrivées de migrants aux Canaries ont explosé : près de 47 000 personnes ont débarqué dans l’archipel espagnol, contre 39 000 l’année précédente. À titre de comparaison, le précédent record enregistré dans l’archipel remontait à 2006 lorsque 31 000 personnes étaient arrivées aux Canaries lors de la « crise des cayucos ».
Et alors que des accords ont été signés avec les pays de départs (Sénégal – Mauritanie – Gambie – Maroc) pour tenter de stopper le flux vers les Canaries, les exilés semblent s’être, là aussi, déportés ailleurs. L’an dernier, les Baléares ont connu une hausse de 24% des arrivées par rapport à 2024. Même constat dans l’enclave espagnole de Ceuta. Les arrivées dans ce territoire espagnol situé sur le continent africain ont bondi de 45% en 2025. Et en 2026, la tendance se confirme avec une hausse de 215% – 2 493 personnes sont arrivées à Ceuta entre le 1er janvier et le 15 juin, contre 791 à la même période de 2025.
Sources: Infomigrants




