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« La situation est préoccupante » : en Tunisie, des femmes et enfants migrants arrêtés et détenus arbitrairement pour mendicité risquent l’expulsion

Un groupe de femmes et d’enfants migrants a été arrêté la semaine dernière à Tunis pour mendicité. Détenus de manière arbitraire dans un centre d’accueil utilisé comme centre détention, ils risquent d’être expulsés vers la frontière libyenne.

Depuis jeudi 13 novembre, Victor* est rongé par l’inquiétude. Ce Sierra-Léonais de 26 ans a eu la terrible surprise de ne pas retrouver sa femme et sa fille d’à peine un an en rentrant chez lui après sa journée de travail. Sa femme est pourtant généralement de retour avant lui dans le petit appartement qu’ils louent à Tunis. Victor est allé interroger ses voisins, puis est parti à leur recherche dans le quartier, en vain.

« Le lendemain, j’ai reçu l’appel d’un ami qui me disait que ma femme cherchait à me joindre. Elle n’avait pas pu m’appeler directement car je me suis fait voler mon téléphone récemment et j’ai dû changer de numéro. J’ai alors pu lui parler un petit peu au téléphone et elle m’a expliqué ce qu’il s’était passé », raconte le jeune père à InfoMigrants.

« Ce n’était plus possible de vivre dans les oliveraies »

Ce jour-là, Sarah était sortie dans le centre-ville de la capitale tunisienne, espérant rapporter un peu d’argent en mendiant. Le couple d’exilés sierra-léonais vit avec leur petite fille à Tunis depuis quatre mois. « Nous avons quitté les camps de la région de Sfax [dans le centre-est de la Tunisie, ndlr] car il n’était plus possible d’y vivre, avec la police qui venait brûler nos affaires tous les quatre jours environ », explique Victor.

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Pour survivre à Tunis, Victor travaille de temps en temps en tant que maçon. « Mais ce que je gagne ne nous suffit pas pour vivre. Ma femme mendie pour compléter nos revenus car nous avons beaucoup de dépenses avec notre fille ».

Jeudi dernier, la jeune femme se trouvait place Barcelone, dans le centre-ville de Tunis avec sa fille. « Des policiers habillés en civil sont venus les voir sans se présenter. Ils leur ont juste dit qu’ils voulaient leur poser quelques questions. Comme il y en avait un qui filmait, ma femme a cru qu’ils étaient journalistes », rapporte Victor.

Des migrants sans ressources financières

La mère et la fille sont alors emmenées dans le centre d’El Ourdia, en banlieue sud de Tunis. Elles y sont depuis détenues avec 16 autres femmes et 23 enfants, dont certains sont sans leurs parents.

De plus en plus de migrants sont contraints de mendier dans les villes tunisiennes, souvent accompagnés de leurs enfants, car, depuis l’été 2023, les autorités tunisiennes ont multiplié les mesures empêchant les exilés dans le pays de gagner de l’argent. À l’interdiction de travailler s’est ajoutée l’impossibilité de recevoir des devises de l’étranger – notamment de la part des familles de migrants.

Le but des autorités est d’empêcher les exilés de financer leur traversée de la Méditerranée et de tarir les revenus des passeurs. Mais, dans la réalité, ces mesures ont fait sombrer les Subsahariens dans une extrême précarité.

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« C’est la première fois que nous voyons des femmes et des enfants être détenus pour mendicité », s’inquiète une membre d’une ONG de la société civile tunisienne ayant requis l’anonymat. En Tunisie, la mendicité constitue un délit pénal depuis l’époque coloniale mais, dans les faits, les femmes arrêtées pour ce motif – surtout quand elles sont accompagnées d’enfants – sont généralement relâchées dans les heures qui suivent.

« Cette fois-ci, la situation est très préoccupante. On assiste vraiment à une escalade avec ces femmes et enfants détenus de manière arbitraire et en violation des convention internationales ratifiées par les autorités tunisiennes », souligne la même source.

Pour tenter d’obtenir leur libération, son organisation a alerté le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme, ainsi que le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR), l’Unicef et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), pour le moment sans effet.

Détention illégale

Depuis le centre d’El Ourdia, Sarah a pu raconter à son mari ses conditions de vie. « Elle m’a dit qu’elle et ma fille n’avaient pas assez de nourriture, pas de vêtements. Il n’y a pas suffisamment de lits pour tout le monde », décrit Victor. Le 16 novembre, le défenseur des droits des migrants David Yambio et le groupe Refugees on Tunisia ont publié sur le réseau social X une vidéo montrant ces femmes et enfants dans le centre où elles sont détenues. On les voit regroupées dans une pièce avec une fenêtre mais ne comportant que trois ou quatre lits.

« La police leur a indiqué qu’elles allaient être emmenées dans le désert car elles refusent de fournir les informations [nécessaires] à leur renvoi dans leur pays d’origine », rapporte David Yambio dans son message posté sur X.

C’est aussi ce que la femme de Victor lui a confié. « Les Tunisiens leur ont dit qu’elles seraient expulsées dans leur pays ou envoyées dans le désert. Samedi [15 novembre], ils ont essayé de les faire monter dans un bus pour les transférer dans les zones désertiques [à la frontière libyenne ou algériennes] mais les femmes ont beaucoup pleuré et protesté. Donc elles et les enfants ont été remises dans le centre », précise-t-il.

Pourtant la détention à El Ourdia n’a rien de légal. La structure où se trouvent Sarah et sa fille a une appellation officielle de centre d’accueil et d’orientation et est placé sous la tutelle de la direction des frontières et des étrangers au sein du ministère tunisien de l’Intérieur. Mais l’endroit est officieusement utilisé comme centre de détention pour migrants alors qu’il n’est pas enregistré, ni administré comme un lieu de privation de liberté.

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« Zone de non-droit »

Le centre a déjà été évoqué à plusieurs reprises par InfoMigrants pour les nombreuses violations des droits des personnes détenues qui y sont observées. El Ouardia a également été épinglé par l’Organisation mondiale de lutte contre la torture (OMCT) comme une « zone de non droit où des personnes sont arbitrairement privées de leurs libertés ».

En 2024, Christian Kwongang, ex-président de l’Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie (AESAT) et lui-même étudiant, avait été incarcéré pendant dix jours dans ce centre alors qu’il était simplement sorti récupérer sa carte de séjour définitive. Plusieurs associations de défense des droits humains avaient milité activement pour sa libération.

Sources: infomigrants

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