Tunisie : les autorités accusées de forcer les « retours volontaires » des migrants

Situés près de Sfax, les campements installés dans les champs d’oliviers d’El Amra, qui regroupent des milliers de migrants essentiellement subsahariens, sont la cible d’opérations répétées de démantèlements menées par les autorités tunisiennes, alors que le pays veut favoriser les « retours volontaires » de migrants en situation irrégulière.
Des tentes brûlées, des vêtements déchirés et des toiles de tentes lacérées. Lundi 2 février, des images témoignent d’une nouvelle opération des forces de l’ordre dans les campements de migrants installés sur la route qui mène de Sfax à El-Amra, dans le centre-est de la Tunisie.
Le même scénario s’était joué dans la nuit du 15 au 16 janvier. Une tente qui faisait office d’hôpital de fortune a été réduite en cendres, comme la plupart des installations du campement. Les témoins et les associations accusent la Garde nationale tunisienne d’avoir procédé à ce démantèlement.
Les camps situés à El Amra et Jebeniana, à une trentaine de kilomètres du centre urbain de la ville portuaire de Sfax, sont apparus en 2023, et sont devenus les principaux regroupements de migrants de Tunisie. Les exilés se sont installés autour des oliveraies et des terres agricoles, dans l’attente d’un hypothétique embarquement pour l’Europe avec des passeurs.
Déjà visés par une opération de démantèlement en avril 2025, les campements sont toujours dans le collimateur des autorités. Les associations locales de défense des réfugiés dénoncent une intensification des entrées et des violences commises par les forces de l’ordre qui interviennent désormais la nuit.
Les « kilomètres bombes » d’El Amra
Contacté par la rédaction des Observateurs, John (pseudonyme), originaire d’un pays anglophone d’Afrique subsaharienne, fait partie des exilés vivant dans le camp d’El Amra : « Il y a une destruction continue des tentes par le feu. Depuis le début de l’année, c’est devenu plus brutal, les forces de l’ordre viennent maintenant la nuit et très tôt le matin pour terminer ce qu’elles ont commencé. Elles interviennent dans un rayon de 10 kilomètres autour des camps. Ici, on les appelle les ‘kilomètres bombes’. C’est un nouveau schéma, ils viennent toutes les deux ou trois nuits. Quand on voit beaucoup de voitures arriver, on sait que c’est eux. »
David Yambio, cofondateur et porte-parole de l’organisation Refugees in Libya qui documente la situation des migrants en Tunisie et en Libye, dénonce ces nouvelles formes de violence comme mode opératoire depuis janvier dernier.
« Les hôpitaux de fortune autogérés sont régulièrement détruits. L’objectif est de terroriser pour forcer les retours dits volontaires. Ensuite, la police vient le matin annoncer qu’un bus viendra pour le retour. C’est une nouvelle tactique. En l’espace d’un an, la moitié des migrants, à minima, a été expulsée de force vers leur pays d’origine par le gouvernement tunisien et d’autres ont disparu dans différents villages. Certains ont été abandonnés dans le désert algérien, d’autres sont en prison. Très peu ont réussi à traverser la Méditerranée ».
« Ils n’hésitent pas à te déshabiller pour te fouiller »
La tente qui tenait lieu d’hôpital de fortune a été incendiée selon les migrants sur place, le 16 janvier aux alentours de Sfax.
Selon Refugees in Libya, ce nouveau procédé impacte directement les populations présentes. Entre Jebeniana et El Amra, l’organisation estimait récemment le nombre de migrants restants dans les camps à 10 000 personnes contre 30 000 en novembre 2024.
Helena (pseudonyme) est une des personnes présentes dans les campements de fortune d’El Amra : « S’ils viennent la nuit et que mes enfants dorment, je les réveille. Nous partons en courant. Ils volent nos affaires, nos tentes, ils nous laissent sans rien. C’est comme ça que je protège mes enfants, il n’y a pas d’autre moyen, car je n’ai nulle part où aller. Ils volent notre gaz. Si on a des téléphones, ils nous les arrachent de force. S’ils voient de l’argent, ils te le prennent. Ils te crient dessus. Ils n’hésitent pas à te déshabiller pour te fouiller. Ils ne se demandent pas si tu es une femme ou non ».
« Des civils armés de machettes et d’armes de chasse attaquent les migrants »
L’occupation des oliveraies crée des tensions avec les locaux à qui appartiennent ces terres. « Des civils, armés de machettes et d’armes de chasse attaquent les migrants. Nous avons documenté plusieurs meurtres commis par des citoyens tunisiens », affirme David Yambio. « Les locaux nous insultent. Ils disent qu’on est des esclaves. Parfois, tu travailles pour eux et ils ne te paient pas », raconte Héléna.
D’après le rapport « Profil migratoire de la ville de Sfax », financé par l’Union européenne et l’organisation MC2CM (Mediterranean City-to-City Migration), la région propose des emplois informels dans les domaines agricoles et industriels pour les hommes, et domestique pour les femmes.
Mais la loi tunisienne interdit aux migrants les métiers que les Tunisiens pourraient exercer. Une plainte ne peut être déposée par un employeur pour agression sur une personne migrante, ce à quoi s’ajoute la peur de se déclarer résident en situation irrégulière auprès de la police tunisienne.
La migration comme partenariat stratégique entre l’UE et la Tunisie
En juillet 2023, l’Union européenne a conclu avec la Tunisie un accord prévoyant une aide de 105 millions d’euros pour lutter contre l’immigration irrégulière. Dans les grandes lignes, il s’agit de livraisons de bateaux, radars mobiles, caméras, véhicules ainsi que d’une coopération dans la lutte contre les réseaux de passeurs.
Selon les migrants et les associations locales, cette politique répressive agit directement sur les actions de terrain. Aujourd’hui, les associations comme le Croissant-Rouge ou Médecins du monde ne sont plus visibles dans les camps autour de Sfax.
« Depuis deux ans, toutes les associations locales sont ciblées par les autorités tunisiennes. Des travailleurs sociaux ont été emprisonnés, même des personnes qui donnaient bénévolement des informations juridiques ou des médicaments aux migrants dans la région ont été visées. Nous avons donc limité nos échanges avec la société civile locale », raconte David Yambio.
« Ils reçoivent de l’argent et, en échange, convainquent les gens de rentrer chez eux »
En juillet 2025, la Tunisie avait affirmé prendre à sa charge des billets d’avions pour renvoyer des migrants subsahariens dans leurs pays, une voie parallèle à celle des retours organisés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
Un mécanisme de « retour volontaire » s’est fait connaître des migrants via des groupes Facebook et Whatsapp. Ceux qui administrent ces groupes proposent des prises en charge rapides et disent organiser un à deux retours par semaine. Selon Le Monde, les personnes rapatriées se voient proposer 100 euros, mais aucune prise en charge n’est organisée une fois arrivées dans leur pays d’origine. À l’inverse, les retours organisés par l’OIM sont plus longs à organiser mais mieux pris en charge.

Selon David Yambio, ils sont gérés par des migrants payés par le gouvernement tunisien : « J’étais moi-même dans ce groupe. Malheureusement, certaines personnes que je connais, issues de la communauté migrante, sont devenues des agents du gouvernement tunisien et participent à la diffusion de ce discours sur le ‘retour volontaire’. Nous suivons cela depuis environ sept mois. Le gouvernement a réussi à faire pression sur les administrateurs pour conclure des accords : ils reçoivent de l’argent et, en échange, convainquent les gens de rentrer chez eux. Ils ont ensuite fermé d’autres groupes WhatsApp lorsque nous avons commencé à les confronter. »
Les autorités tunisiennes n’ont pas confirmé être liées à ces groupes. Les indicatifs des numéros présents dans le groupe Whatsapp indiquent que la plupart des membres viennent de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Burkina Faso ou du Niger.
Contactés par notre rédaction au sujet des accusations d’interventions répétées dans les campements et de l’existence de cette initiative sur les réseaux sociaux, la Garde nationale et le ministère de l’Intérieur n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Sources: infomigrants




