Plongée au cœur de la rétention administrative en Europe

Les centres de rétention administrative dans lesquels sont placés les migrants sans papiers, en attente d’expulsion, se multiplient en Europe. Au sein de l’Union européenne, seuls 24 % en moyenne de ces retours sont effectifs et les délais de détention s’allongent, jusqu’à 90 jours en France. La sociologue Louise Tassin a eu accès, pendant plusieurs mois, à ces lieux d’enfermement en France, en Italie et en Grèce. Dans son livre « Comme on les enferme », elle en décrypte le fonctionnement, notamment le rôle central des acteurs privés, et les effets, dont celui de rapprocher des étrangers retenus pour des raisons administratives en figures criminelles. Entretien.
RFI : Lorsque vous avez accédé, en tant qu’étudiante en sociologie, à ces lieux très fermés au public, qu’avez-vous découvert ?
Louise Tassin : En arrivant dans le centre de rétention parisien, j’ai eu trois surprises. Alors que je m’attendais à une situation relativement explosive, je me suis trouvée face à des policiers qui plaisantaient, bavardaient, jouaient sur leur téléphone. En fait c’était très routinier. Mais cette routinisation n’était pas dénuée de violence pour autant. Au contraire, elle dit quelque chose de la normalisation de ces lieux.
Les centres de rétention dans l’Union européenne sont des lieux de violations des droits attestées. Ils ont fait l’objet de condamnations, notamment à l’échelle européenne. Ce qui m’intéressait dans cet ouvrage, c’était moins de documenter une fois de plus ces atteintes au droit que d’essayer de comprendre les conditions qui rendent possibles et acceptables ces abus dans un cadre désormais légalisé, et normalisé.
La deuxième surprise, c’est le rôle des acteurs privés, non étatiques, dans ces espaces, notamment en France, mais également en Italie où la gestion est entièrement déléguée à un tiers. À Lampedusa, il s’agit d’une coopérative sociale non lucrative, qui, en réalité, n’a de coopérative et de sociale que le nom, parce qu’elle fonctionne comme une entreprise.
La troisième surprise a été de constater à quel point, dans les trois sites que j’ai étudiés, en région parisienne, à Lesbos et à Lampedusa, les expériences des étrangers enfermés se faisaient écho, malgré des conditions matérielles d’enfermement très différentes. Ces personnes ont le sentiment d’être injustement traitées comme des criminels.
Il faut rappeler que ces centres de rétention visent à enfermer des étrangers pour un motif uniquement administratif, et non parce qu’ils auraient commis un délit. Or, le fait de les enfermer dans des dispositifs d’allure carcérale, et au fonctionnement carcéral, infléchit le regard que l’on porte sur eux, et tend à les criminaliser.
Vous rapportez le cas de cet étudiant, à Paris, interpellé alors qu’il allait faire renouveler sa carte de séjour expirée, et qui pleure, car on l’a « emmené ici dans un truc pour les chiens ». La rétention a un effet déshumanisant ?
L’animalisation, c’est quelque chose dont j’ai été témoin, à la fois directement et parce qu’on me l’a rapporté. Les personnes qui me l’ont rapporté sont les premières concernées, mais aussi les gens qui travaillent dans ces lieux, et qui, pour certains, notamment ces prestataires privés en France, étaient eux-mêmes choqués.
Leur situation est particulièrement délicate : l’équipe des sous-traitants, dans le centre sur lequel j’ai travaillé en région parisienne, était constituée presqu’exclusivement d’immigrés et de descendants d’immigrés. Une large partie des équipes a été étrangère et certains ont même été sans papiers au cours de leur trajectoire.
C’est étonnant à première vue que d’anciens sans-papiers travaillent dans un centre de rétention, mais ça ne l’est qu’en apparence : cela révèle les apories, les contradictions insolubles des politiques migratoires françaises et européennes. La lutte contre l’immigration irrégulière occupe une place centrale sur la scène médiatique et politique, alors qu’en fait, les États membres ont très largement recours à la main d’œuvre précaire et flexible que constituent ces étrangers et ces étrangères.
Les prestataires privés jouent un rôle central en France, raconte votre livre. Comment fonctionnent ces centres ?
Les centres de rétention sont principalement gérés par la police. Ils restent sous la mainmise de l’État. Mais plusieurs intervenants participent à cette gestion. Il y a des associations qui s’occupent du soutien juridique, l’Office français de l’intégration et l’immigration également en France, une équipe médicale et des prestataires privés. Ces derniers sont officiellement assignés à des tâches subalternes qui relèvent de l’intendance quotidienne – buanderie, restauration, nettoyage, gestion de l’hébergement et enfin ce qu’on appelle l’accueil.
Cette notion d’accueil, dans le cas spécifique du centre que j’ai étudié, font que les prestataires de services occupent une position centrale à la fois dans l’espace et dans l’organisation du dispositif : ce sont eux qui font l’intermédiaire entre les étrangers – qui sont dans une zone d’enfermement circonscrite – et l’ensemble du reste du personnel. Derrière ces tâches subalternes, ils participent finalement de façon plus ou moins formalisée à la mise en œuvre du droit et du contrôle.
Ils servent d’intermédiaires, d’interprètes, de médiateurs, ils participent à la prévention des désordres et au bon fonctionnement du centre. Ce qui, évidemment, au vu de leur situation, les place dans des situations compliquées. Et ce qui pose un certain nombre de questions, car on observe une forme de transfert informel de prérogatives qui sont traditionnellement régaliennes à des acteurs précarisés qui n’ont, ni les moyens, ni la formation dont bénéficient les acteurs publics.
Vous êtes allée en Grèce, à Lesbos, où la situation est très différente. Au fil des années, la situation est passée d’une délégation totale aux associations et aux habitants de l’île, à un enfermement ultra contrôlé.
Entre 2012 et 2015, ce qui est très frappant sur l’île, c’est que les étrangers ne sont pas pris en charge. Il y a un ping-pong de responsabilité qui s’opère entre les garde-côtes et la police locale. Si bien que les personnes qui débarquent sont renvoyées d’une instance à l’autre et finissent par demander elles-mêmes à être arrêtées. Car c’est le seul moyen d’obtenir une obligation à quitter le territoire qui, de facto, constitue une autorisation à y être pendant un mois, et représente la seule manière de quitter l’île en prenant un ferry pour le continent. C’est donc l’île elle-même qui devient une prison à ciel ouvert.
Et c’est cette situation un peu flottante qui a permis à des collectifs locaux d’aider les migrants à la fois de l’intérieur des lieux d’enfermement et de l’extérieur. Parce qu’il y avait quand même des lieux d’enfermement un peu improvisés : sur le port, dans une ancienne prison, dans un hangar. La situation à Lesbos disait quelque chose à la fois du caractère central de l’enfermement et en même temps de l’improvisation dans laquelle ces centres, et plus généralement la question des migrations, étaient gérés, alors même qu’il s’agissait déjà d’une réalité chronique depuis maintenant des décennies.
Mais effectivement, cette improvisation a paradoxalement permis aux acteurs militants de proposer des alternatives, comme le centre Pikpa dans lequel, pendant des années, des personnes migrantes ont été accueillies par des acteurs locaux, sans moyens mais avec beaucoup de volonté.
Aujourd’hui, Lesbos abrite le plus grand centre de rétention d’Europe, et l’un des plus sophistiqués, prévu pour 5 000 personnes. Les capacités augmentent beaucoup ?
Absolument, mais à Lesbos ce nouveau centre doit ouvrir depuis 2022, donc, il y a toujours un peu d’incertitude. C’est un centre controversé notamment parce qu’il a été ouvert au milieu de la forêt, dans une zone classée Natura 2000. En fait, quand on voit ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, avec l’ICE, avec les grands centres de rétention privatisés qui sont ouverts et que Donald Trump appelle de ses vœux, on a toujours tendance à penser que c’est un peu loin. Et quand on regarde ce qui se passe déjà en ce moment dans l’Union européenne, notamment à ses frontières, et notamment en Grèce, on voit qu’on n’en est pas loin : nous avons en effet des centres immenses, très militarisés, très sécurisés, dotés de nombreuses technologies de pointe. On peut s’interroger sur leurs conséquences à long terme.
Il y a quelque chose de très surprenant dans le livre : certains prestataires du privé et responsables publics disent que les centres de rétention administratifs ne servent à rien. Pourquoi cette conclusion ?
Il est vrai que ça a été une grande surprise de me rendre compte à quel point les personnes qui travaillent elles-mêmes au sein de ces lieux sont également critiques de leur inefficacité relative. Il faut savoir que les centres de rétention administrative sont un dispositif coûteux dans l’Union européenne qui ne répond pas, ou peu, aux objectifs qu’ils se fixent.
Dans l’Union européenne, moins de 30% des personnes qui ont écopé d’une mesure d’expulsion du territoire européen sont de facto expulsées. Et c’est par ailleurs un dispositif aux conséquences, comme on l’a déjà dit, problématiques en termes de d’atteinte aux droits.
Je pense à un des hauts gradés rencontré dans un centre de rétention. Nous parlions des violences, des actes de détresse, des tentatives de suicide qui sont nombreuses parce que ces centres de rétention sont émaillés de tensions quasi quotidiennes. Quand je lui ai demandé ce qui pouvait être amélioré, il m’a répondu très clairement : « Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu’il faille le noter, mais ce qu’il faudrait, c’est supprimer les CRA [centres de rétention administrative, ndlr] régulariser tout le monde. Mais ça ce n’est pas rationnel. » Je laisse aux lecteurs le soin de s’interroger sur le degré de rationalité de cette idée et/ou de celle continuer à perpétrer l’existence de ces centres de rétention.
Sources: Infomigrants




