Nord de la France : des agents britanniques dans un centre d’accueil pour dissuader les migrants de traverser la Manche

Des agents britanniques interviennent chaque mois depuis cet automne au sein d’un centre d’accueil de migrants près d’Arras, dans le Pas-de-Calais. Un nouveau volet dans le partenariat franco-britannique pour tenter de déconstruire les clichés sur les conditions d’accueil au Royaume-Uni et dissuader les candidats à l’exil de traverser la Manche. Sans forcément de réel succès.
Depuis cet automne s’opère un nouvel aspect de la coopération franco-britannique pour lutter contre les arrivées de migrants sur les côtes anglaises. Une fois par mois depuis octobre, des agents britanniques se rendent au centre d’accueil et d’examen des situations (CAES) de Croisilles, près d’Arras (Pas-de-Calais) afin d’informer et surtout déconstruire les clichés des migrants désireux de rejoindre le Royaume-Uni.
« Les agents viennent à deux pour apporter des informations sur la réalité de l’accueil des migrants en Angleterre. Ils déconstruisent les idées reçues répandues : vous aurez du travail, un logement, des papiers », explique Alain Boulanger, coordinateur du CAES au quotidien La Voix du Nord. « La réalité est que la Grande-Bretagne n’est pas l’Eldorado que s’imaginent les exilés », confirme au même média Claude Picarda, directeur des CAES du département.
Leur intervention a également permis de résoudre certaines situations jusque là bloquées, tel que le regroupement familial d’un enfant avec ses parents déjà au Royaume-Uni.

Ouvert en octobre 2016, le CAES de Croisilles offre une solution de « mise à l’abri », principalement à des hommes seuls, ainsi qu’une aide pour leurs démarches administratives : la demande d’asile – qui concerne entre 5 et 7 % des personnes – ou le retour au pays, une option qui reste rare. « Plus de 90 % des exilés (du CAES) veulent traverser la Manche pour gagner la Grande-Bretagne, qui reste un Eldorado », affirme le coordinateur, cité par La Voix du Nord.
Dissuader les traversées
Ces interventions britanniques, menées en soutien au travail de l’équipe du CAES, visent avant tout à dissuader les migrants de tenter cette traversée dangereuse. Au moins 29 personnes sont mortes en mer en 2025 selon un décompte AFP réalisé à partir de sources officielles.
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« L’idée est aussi de dire aux exilés qu’il existe des voies légales pour se rendre en Grande-Bretagne depuis la France », développe Alain Boulanger, au quotidien local. Et de citer l‘accord « un pour un » entré en vigueur le 5 août 2025 : celui-ci prévoit le renvoi en France d’un migrant arrivant au Royaume-Uni par « small boat », en échange de quoi Londres s’engage à accepter un migrant se trouvant en France et exprimant sa volonté de demander l’asile.
Mais le dispositif patine : selon le Home Office, entre août 2025 et mars 2026, seuls 377 migrants ont été renvoyés en France et 380 ont été accueillis au Royaume-Uni dans le cadre de cet accord.

Reste que les interventions des agents britanniques peinent à porter leurs fruits auprès des exilés. « Quand l’objectif final est à 30 km alors qu’on a fait 6 000 km à pied pour venir, il est très difficile de dissuader de traverser la Manche. Certains tentent, échouent, finissent par poser les bagages. Mais ce n’est pas du tout la majorité », rapporte Alain Boulanger au média nordiste. D’autant qu’en face le discours des passeurs est bien différent, tout comme celui des exilés ayant réussi à passer au Royaume-Uni.
« On leur dit que continuer signifie potentiellement perdre la vie. Mais notre discours bute sur l’attrait qu’il y a pour ce pays. Certains y ont aussi des intérêts : une famille sur place, un lieu où s’établir, de l’argent qu’ils ont envoyé pour éviter de se faire dépouiller… Ils parlent aussi la langue pour la plupart » indique-t-il encore.
En 2025, près de 50 000 personnes ont essayé de traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni à bord de « small boats », selon des chiffres de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord. Pour la même période, 6 177 migrants ont été secourus en mer par les forces françaises.
Durcissement de la politique migratoire britannique
Depuis son arrivée au pouvoir à l’été 2024, le gouvernement travailliste britannique a fait de l’immigration irrégulière son cheval de bataille. Cela s’est traduit par un durcissement de sa politique migratoire avec l’adoption d’une série de mesures répressives pour lutter contre l’immigration illégale.
Parmi elles, la réduction de la protection accordée aux réfugiés, qui seront « forcés de rentrer dans leur pays d’origine dès qu’il sera jugé sûr », avait déclaré la ministre de l’Intérieur Shabanah Mahmood cet hiver. L’accès automatique des demandeurs d’asile aux aides sociales et au regroupement familial a aussi été supprimé, tandis qu’il faudra désormais pouvoir justifier de 20 ans de présence au Royaume-Uni pour pouvoir rester indéfiniment dans le pays. Début mars, le gouvernement britannique a également annoncé cesser d’accorder des visas d’études à certains pays (Afghanistan, Cameroun, Birmanie, Soudan) dénonçant des « abus » commis par ces ressortissants.
Près de 60 000 personnes ont été expulsées du pays entre juillet 2024 et janvier 2026, certains par la force et d’autres à travers des “retours volontaires”. C’est 30 % de plus que sur les 19 mois d’avant : en effet, de décembre 2022 à juin 2024, un peu plus de 44 600 étrangers avaient été expulsés.
Parallèlement, le nombre de réfugiés statutaires à la rue a explosé. Plus de 19 000 réfugiés sont à la rue au Royaume-Uni, selon la BBC se basant sur des données gouvernementales,. C’est cinq fois plus qu’en 2021/2022, où les autorités avaient recensé 3 500 personnes sans-abri. Les organisations d’aide aux migrants du pays pointent « une conséquence directe » de la politique gouvernementale.
En 2025 41 472 migrants sont arrivés au Royaume-Uni après une périlleuse traversée de la Manche depuis la France, soit le deuxième nombre le plus élevé après le record de 45 774 arrivées enregistrées en 2022, selon les données du Home Office.
Prolongation précaire de l’accord Paris-Londres
L’accord de coopération entre Londres et Paris pour lutter contre les traversées illégales a été prolongé le 31 mars dernier mais uniquement pour deux mois, faute d’avoir pu trouver un partenariat permanent.
Le Royaume-Uni exige plus d’interventions en mer des autorités françaises pour empêcher les traversées des « small boats » dans la Manche. Mais Paris se refuse à cette requête, s’appuyant sur le droit international de la mer qui interdit les interventions en mer (au profit des opérations de secours). Les autorités craignent en effet qu’une hausse de ces interpellations n’augmente au contraire la mise en danger de la vie des exilés, ainsi que des forces de l’ordre.
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Londres va fournir un financement de 16,2 millions de livres (18,5 millions d’euros) qui servira à assurer la surveillance des plages au cours des deux prochains mois.
Depuis 2023, le Royaume-Uni a versé 540 millions d’euros à la France dans le cadre du traité de Sandhurst, signé en 2018 et prolongé jusqu’en 2023. Celui-ci prévoit le financement par Londres d’une partie des actions menées par la France pour sécuriser les plages françaises. Cet argent sert à financer les patrouilles sur les plages, l’achat de matériel (drones), ou encore la construction (en cours) du futur centre de rétention de 140 places de Dunkerque – situé à Loon-Plage – qui doit ouvrir fin 2026/début 2027.
Sources: Infomigrants




