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Au Royaume-Uni, les demandeurs d’asile boucs émissaires de la crise de la précarité

Depuis le mois de juillet, des manifestations anti-migrants ont lieu au Royaume-Uni. Tout a commencé par des accusations d’agressions sexuelles visant un Ethiopien dans la ville d’Epping. Puis le mouvement s’est étendu et cristallisé autour de l’hébergement des demandeurs d’asile dans des hôtels.

Julia Dumont, envoyée spéciale au Royaume-Uni,

Dans la petite ville d’Epping, l’hôtel Bell s’est barricadé derrière des grillages. Comme tous les hôtels accueillant des demandeurs d’asile dans le pays, le site est surveillé par un service de sécurité qui ne laisse entrer que les résidents.

Au sol et sur les panneaux alentours, des Croix rouge de St George ont été taggées. Des traces visibles des manifestations qui avaient lieu ici il y a encore quelques jours pour réclamer la fermeture de l’hôtel hébergeant environ 130 demandeurs d’asile, tous des hommes seuls.

En cause, une accusation d’agression sexuelle en juillet sur une jeune fille de la ville visant un demandeur d’asile éthiopien. Les manifestations ont commencé à Epping peu après cet incident puis se sont propagées à l’ensemble du pays. Le 4 septembre dernier, la justice a reconnu le demandeur d’asile coupable des cinq faits d’accusation qui lui étaient reprochés. Il connaîtra sa peine le 23 septembre lors d’une prochaine audience.

Ce mouvement de protestation – soutenu par l’extrême droite et notamment le parti Reform UK de Nigel Farrage – s’inscrit dans la continuité des manifestations qui avaient déjà secoué le pays l’été dernier après le meurtre de trois fillettes dans la ville de Southport. Le meurtrier avait été présenté – à tort – comme un migrant arrivé illégalement au Royaume-Uni. Il s’agissait en réalité d’un adolescent né au Pays de Galles dans une famille chrétienne originaire du Rwanda.

« 22 % de la population vit dans la pauvreté »

Mais cette fois-ci, les protestations se sont concentrées sur l’hébergement en hôtels des demandeurs d’asile. À la suite de l’agression, la municipalité d’Epping a saisi la Haute Cour britannique pour que l’hôtel Bell soit fermé et les demandeurs d’asile envoyés ailleurs. La Cour lui a d’abord donné raison et ordonné la fermeture de l’établissement. Mais une cour d’appel a renversé la décision, estimant que le juge n’avait pas pris en compte l’impact qu’une telle décision aurait pu avoir si d’autres municipalités avaient suivi celle d’Epping.

Des manifestants se sont rassemblés devant l'hôtel New Bridge à Newcastle, pour réclamer la fermeture des hôtels hébergeant des demandeurs d'asile, le 9 août 2025. Crédit : Ian Forsyth, Getty Images via AFP
Des manifestants se sont rassemblés devant l’hôtel New Bridge à Newcastle, pour réclamer la fermeture des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile, le 9 août 2025. Crédit : Ian Forsyth, Getty Images via AFP

La décision a donné un peu d’oxygène au gouvernement de Keir Starmer qui craignait de devoir faire face à une crise majeure de l’hébergement des demandeurs d’asile si plusieurs villes avaient été contraintes de fermer leurs hôtels. Pour donner des gages aux manifestants, la ministre de l’Intérieur de l’époque Yvette Cooper (remplacée par Shabana Mahmood le 5 septembre par un remaniement ministériel) a promis que les hôtels servant de centres d’hébergement seraient fermés d’ici 2029.

Mais l’annonce – qui a été suivie d’autres restreignant les droits des demandeurs d’asile – n’a pas calmé la grogne des manifestants. Sophie Watt, chercheuse spécialiste des migrations à l’université de Sheffield voit plusieurs causes à ce mouvement de protestation. En premier lieu, « la précarité économique qui persiste en Grande-Bretagne après des années d’austérité. Il y a 22 % de la population qui vit dans la pauvreté, qui n’arrive pas à en sortir », souligne-t-elle.

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Selon elle, les médias d’extrême droite ont également joué un rôle prépondérant dans l’alimentation de cette colère : « Il y une construction médiatique autour du migrant qui sert de diversion pour le gouvernement, parce que quand les gens s’intéressent aux migrants, tels qu’ils sont dépeints dans ces médias, ils ne s’intéressent pas aux causes de la baisse de leur niveau de vie. »

« Nos impôts servent à payer ça »

Les hôtels en eux-mêmes alimentent aussi chez les manifestants l’idée que les demandeurs d’asile bénéficieraient de séjour à l’hôtel gratuits, payés par les Britanniques, et donc de plaisirs dont, eux, sont privés.

À Londres, dans le quartier de Bethnal Green, Tony (qui n’a donné que son prénom) manifeste régulièrement avec d’autres femmes du quartier contre la présence de demandeurs d’asile dans un hôtel tout proche. « Ils mettent 600 migrants illégaux sans papiers au milieu d’une communauté et personne n’est là pour garantir la sécurité des enfants et des femmes dans le quartier. On paye nos impôts et ça sert à financer ça ! », s’emporte-t-elle devant le drapeau britannique qu’elle vient d’accrocher à un poteau.

Depuis deux semaines environ, Tony manifeste régulièrement, avec d'autres habitantes, devant un hôtel de son quartier abritant des demandeurs d'asile. Crédit : Hafiz Miakhel / InfoMigrants
Depuis deux semaines environ, Tony manifeste régulièrement, avec d’autres habitantes, devant un hôtel de son quartier abritant des demandeurs d’asile. Crédit : Hafiz Miakhel / InfoMigrants

La manifestante lance également pelle-mêle toute sorte de reproches infondés aux demandeurs d’asile. « Ce ne sont pas de migrants qui viennent de pays en guerre, c’est pas des réfugiés, c’est des migrants économiques. Ils viennent de Suède, de Tunisie, de Turquie, ce n’est pas des pays en guerre […] On a des preuves vidéo qu’ils sont drogués, qu’ils prennent de la méthadone », avance-t-elle.

« Je ne supportais pas d’entendre des manifestants parler à ma place »

À Epping comme ailleurs, certaines manifestations ont dégénéré et ont abouti à des dégradations de matériels et des arrestations. Dans la rue principale, plusieurs vitrines de magasins ont été brisées. Des demandeurs d’asile hébergés dans un hôtel de West Drayton, à l’ouest de Londres, ont même dû être relogés ailleurs après des manifestations particulièrement violentes le 30 août dernier.

Depuis ces violences, les demandeurs d’asile évitent autant que possible de sortir des hôtels. Un état de fait qui attriste Kerry Gilroy, une habitante d’Epping qui a cofondé le collectif de citoyens Eppping for everyone (Epping est pour tout le monde). « Avant, nous voyions souvent les demandeurs d’asile jouer au football près de la forêt. Ça me faisait plaisir de voir qu’ils se sentaient bien ici », se souvient cette mère de famille.

Elle reçoit InfoMigrants dans le salon de sa maison au côté d’Alice Marcolin, également membre d’Epping for everyone. Elles racontent que le collectif a d’abord rassemblé des femmes de la ville, révoltées que des manifestants prennent la parole à leur place. « Je ne supportais pas d’entendre des manifestants parler à ma place et dire que les femmes ne se sentaient pas en sécurité à Epping avec leur slogan ‘Protégez nos filles et nos femmes' », témoigne Alice.

« Nous voulons défendre un autre point de vue »

En réponse aux drapeaux anglais brandis par les manifestants et désormais hissés sur de très nombreux poteaux de villes en signe de soutien au mouvement ultra-nationaliste opposé à la présence de migrants au Royaume-Uni, le collectif a accroché des petits rubans de couleurs à la rambarde d’un trottoir de la ville.

À Epping, un collectif d'habitants a accroché des rubans à une barrière, en réaction aux drapeaux britanniques et anglais brandis par les manifestants anti-migrants. Crédit : Hafiz Miakhel / InfoMigrants
À Epping, un collectif d’habitants a accroché des rubans à une barrière, en réaction aux drapeaux britanniques et anglais brandis par les manifestants anti-migrants. Crédit : Hafiz Miakhel / InfoMigrants

Kerry et Alice veulent montrer que les manifestations anti-migrants n’ont pas le soutien de toute la population britannique et « défendre un autre point de vue : nous nous sentons bien ici et nous ne pensons pas que l’hôtel pose problème ».

Pour Sophie Watt, les manifestants représentent effectivement « une minorité très sonore qui a accès à des plateformes médiatiques très puissantes ». « Leur voix est amplifiée au sein de la société », souligne-t-elle.

Face à cela, Epping for everyone cherche à « apporter quelque chose de différent des gros titres sur les manifestations anti-migrants ». Et le mouvement fait des émules. « Nous avons été contactés par des habitants d’autres villes qui souhaitaient créé un groupe communautaire apolitique comme le nôtre ».

Sources: infomigrants

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