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Italie : comment expliquer la forte chute des arrivées de migrants depuis la Tunisie ?

Depuis le début de l’année, un peu plus de 30 000 migrants ont débarqué en Italie, soit une hausse de 15% par rapport à la même période de l’an dernier. Mais si les arrivées augmentent, elles viennent principalement de Libye. Celles effectuées depuis la Tunisie sont en forte baisse : les autorités ont enregistré près de 2 000 migrants venus des rives tunisiennes en 2025, contre plus de 10 000 en 2024 à la même période.

L’année 2025 semble confirmer la tendance observée l’an passé : la route migratoire de la Tunisie vers l’Italie se referme au profit d’une autre, reliant la Libye aux rives italiennes.

Au cours du premier semestre 2025, 30 060 migrants ont débarqué sur le sol italien, contre 26 131 à la même période de 2024. Soit une hausse de 15%, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Parmi ces quelque 30 000 exilés arrivés en Italie cette année, 27 000 avaient pris la mer depuis une plage libyenne, soit une hausse de près de 50% (14 684 personnes recensées en 2024 sur les six premiers mois de l’année).

En revanche, les débarquements en provenance de Tunisie enregistrent une importante baisse : les autorités ont comptabilisé 1 996 arrivées cette année, contre 10 247 au premier semestre 2024.

Changement de route

« La vie en Tunisie est devenue si difficile qu’on peut imaginer un déplacement [du flux migratoire] vers la Libye », avance Sara Prestianni, directrice de plaidoyer à l’association EuroMed Rights, contactée par InfoMigrants. « En Tunisie, les migrants sont davantage empêchés de prendre la mer, donc, comme souvent, quand une route se ferme, une autre se réactive ».

Depuis la chute de Mouammar Khadafi en 2011, les départs se sont alternés entre la Libye et la Tunisie. Au départ, la majorité des traversées vers l’Italie se concentrait depuis les côtes libyennes. Mais les violations des droits dans le pays, en proie au chaos, largement documentées par les ONG, les instances internationales et la presse, dont InfoMigrants, ont changé la donne.

Des migrants interceptés en mer par les gardes-côtes libyens. Crédit : Picture alliance
Des migrants interceptés en mer par les gardes-côtes libyens. Crédit : Picture alliance

En Libye, les migrants interceptés en mer par les garde-côtes libyens sont envoyés dans des prisons gérées par le département de lutte contre l’immigration illégale (DCIM) où les abus, les tortures, les viols, les travaux forcés, la malnutrition… sont légion. Pour en sortir, les exilés doivent débourser une importante somme d’argent. Certains, totalement démunis, peuvent passer des années enfermés dans les geôles libyennes.

Dans ce contexte, les migrants ont donc préféré éviter la Libye, qu’ils décrivent comme « un enfer sur terre », pour tenter leur chance depuis la Tunisie ou le Maroc.

Ainsi, en 2023, 50% des 146 000 migrants arrivés en Italie avaient pris la mer depuis les rives tunisiennes. Cette même année, les gardes-côtes tunisiens avaient empêché près de 70 000 personnes de traverser la Méditerranée, soit le double du chiffre de 2022.

Un quotidien infernal en Tunisie

Mais depuis deux ans, la tendance s’inverse à nouveau… vers la Libye. En cause : la politique migratoire tunisienne qui a rendu infernal le quotidien des Subsahariens dans le pays. Depuis 2023, le gouvernement fait tout pour éloigner les exilés des côtes du pays et les empêcher de prendre la mer vers l’Europe.

À l’été 2023, Tunis et Rome ont scellé une alliance dont l’un des principaux axes concerne l’immigration illégale. Le partenariat prévoit de renforcer les contrôles aux frontières et les retours de candidats à l’exil en Tunisie.

Au même moment, des milliers de Noirs ont été raflés dans les rues tunisiennes, principalement dans la région de Sfax (centre-est), et envoyés dans le désert près de la frontière libyenne ou algérienne. Une centaine de personnes, dont des femmes et des enfants, y sont mortes de faim, d’après les ONG.

Les arrestations, suivies d’expulsions collectives, illégales au regard du droit international, n’ont pas cessé depuis. « Les interpellations sont devenues systématiques, cela créé la psychose chez les migrants« , expliquait l’an dernier à InfoMigrants un militant vivant en Tunisie qui préférait garder l’anonymat – les défenseurs des droits sont la cible d’arrestations en Tunisie ces derniers mois.

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« Ils ne se déplacent plus de ville en ville, de peur d’être expulsés vers le désert. Les départs se concentrent donc sur une zone bien délimitée, vers El-Amra [à quelques kilomètres de Sfax, ndlr]. Ce qui permet aux autorités tunisiennes de contrôler un secteur plus limité et de faire diminuer les chiffres des traversées », continuait-il.

Fuite du pays

Aux interpellations et expulsions dans le désert s’ajoutent les démolitions de campements. En avril dernier, les autorités ont mené une vaste opération de démantèlement des camps disséminés dans les oliveraies d’El-Amra – après avoir été chassés des centres-villes en 2023, les Subsahariens ont érigé d’immenses campements dans la région, créant des conflits avec les propriétaires des champs d’oliviers.

Un camp de migrants après son démantèlement par les autorités dans la région d'El Amra à Sfax. Crédit : RFI
Un camp de migrants après son démantèlement par les autorités dans la région d’El Amra à Sfax. Crédit : RFI

Pendant des jours, la Garde nationale a détruit les habitations de fortune installées dans les zones occupées par les exilés. Apeurées et démunies par la violence des évacuations de camps, des centaines de personnes se sont alors ruées vers les locaux de l’Organisation internationale des migrations (OIM), le bras de l’ONU qui organise des « retours volontaires » des migrants vers leur pays d’origine.

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« Début avril, j’ai demandé à bénéficier du ‘retour volontaire’ car la vie ici est impossible. La situation se dégrade chaque jour », raconte à InfoMigrants, Koné*, un Ivoirien de 19 ans en Tunisie depuis deux ans. « Rien ne va dans ce pays », ajoute Daouda*, un autre Ivoirien de 19 ans. « J’ai été envoyé deux fois dans le désert, et on subit en permanence les agressions des citoyens tunisiens ainsi que la violence de la police. Je suis parti de Côte d’Ivoire en 2020, j’ai vécu trop d’atrocités. Il faut que je rentre chez moi, même si je n’ai pas pu atteindre mon objectif qui était de rejoindre l’Europe ». Et les témoignages de ce type reçus par InfoMigrants se multiplient ces dernières semaines.

En effet, le dispositif de l’OIM tourne à plein régime. En cinq mois – de janvier à mai 2025 -, Houcem Eddine Jebabli et l’OIM ont déclaré qu’environ 3 500 migrants avaient quitté volontairement la Tunisie. Pour le seul mois d’avril, un total de 1 009 migrants avaient bénéficié du « retour volontaire ».

En 2024 déjà, ce programme était largement utilisé en Tunisie. L’an dernier, un nombre record d’exilés étaient retournés chez eux via l’OIM : 7 250 personnes contre 2 250 en 2023, ce qui représentait déjà une hausse de 45 % par rapport à 2022.

Sources: Infomigrants

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