Fin des distributions alimentaires pour les migrants d’Agadez : « Nous entendons les inquiétudes, nous les prenons très au sérieux », affirme le HCR

Le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) a mis fin début juin aux distributions de coupons alimentaires dans le centre d’Agadez, au Niger – excepté pour les plus vulnérables. L’agence onusienne justifie cette décision pour pousser les exilés « vers une plus grande autonomie ». Le HCR dit en outre comprendre les inquiétudes des 2 000 migrants hébergés dans la structure. Entretien avec Eujin Byun, porte-parole du HCR.
InfoMigrants : Pourquoi le HCR a décidé de mettre fin à l’aide alimentaire à destination des migrants hébergés dans le centre d’Agadez ?
Eujin Byun : La décision de réduire l’aide alimentaire de manière anticipée a été particulièrement difficile à prendre. Elle s’inscrit dans une transition planifiée vers une plus grande autonomie des réfugiés et des demandeurs d’asile, notamment à travers des formations professionnelles.
Les coupons alimentaires d’une valeur de de 22 000 francs CFA (environ 33 euros) par mois permettaient aux migrants d’acheter de la nourriture dans les commerces d’Agadez.
Depuis 2024, le HCR s’engage auprès des réfugiés et des demandeurs d’asile pour les informer et les consulter sur cette transition d’une assistance globale vers une approche ciblée et fondée sur les besoins des réfugiés les plus vulnérables.
Malheureusement, cette transition a dû être accélérée en raison des réductions du financement humanitaire mondial.
Le HCR, qui employait encore près de 20 000 personnes fin septembre 2024, est fortement ébranlé par la baisse drastique de l’aide étrangère de son plus grand donateur, les États-Unis. Le financement américain représentait environ 40 % de son budget.
D’autres formes d’assistance essentielles – telles que l’hébergement, l’éducation, les soins de santé, le soutien psychosocial, ainsi que l’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène – seront toutefois maintenues.
Par ailleurs, nous renforçons nos efforts pour développer les moyens de subsistance et soutenir l’inclusion, l’autonomisation, la résilience et l’accès à des solutions durables pour les réfugiés.
Environ 2 000 migrants, dont des femmes et des enfants, sont hébergés, souvent depuis des années, dans le centre humanitaire d’Agadez. La plupart sont originaires du Soudan mais on compte aussi quelques Camerounais ou Centrafricains.
La structure d’Agadez, ouverte en 2018, accueille des réfugiés et demandeurs d’asile, dont la plupart ont été expulsés par les forces algériennes en plein désert. « Parmi eux, on compte 800 réfugiés statutaires. Le reste sont des demandeurs d’asile en attente du traitement de leur dossier » par les autorités nigériennes, avait déclaré en avril à InfoMigrants Emmanuel Gignac, l’ancien représentant du HCR au Niger.
Depuis plus de 250 jours, des exilés manifestent quotidiennement pour réclamer leur départ du centre d’Agadez et être transférés dans une autre localité ou un pays tiers. La situation dans le camp est très tendue ces derniers mois.
InfoMigrants : Sur quels critères sont sélectionnées les personnes vulnérables pouvant continuer de bénéficier de cette aide alimentaire ?
E.B : L’aide alimentaire continuera d’être fournie aux personnes présentant des besoins de protection spécifiques, notamment les enfants non accompagnés ou séparés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes ou allaitantes, les aidants ayant plusieurs personnes à charge, ainsi que les personnes souffrant de maladies graves.
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Ces critères sont établis selon les standards humanitaires internationaux afin de garantir que les plus vulnérables reçoivent le soutien dont ils ont besoin, et ont été décidés avec tous les acteurs humanitaires et également discutés avec les réfugiés et les demandeurs d’asile.
InfoMigrants : Combien de personnes vulnérables ont été identifiées ?
E.B : À ce jour, environ 270 personnes ont été identifiées pour continuer à bénéficier d’une assistance alimentaire, en fonction de leur situation de vulnérabilité.
La décision de réduire l’aide alimentaire de manière anticipée a été particulièrement difficile à prendre.
Cette liste est appelée à évoluer. Des évaluations mensuelles seront menées pour s’assurer que l’assistance reste adaptée à l’évolution des besoins et des situations individuelles.
InfoMigrants : Les exilés contactés par notre rédaction se disent très inquiets par cette suppression et craignent de ne pas pouvoir se nourrir. Que leur répondez-vous ?
E.B : Nous entendons ces inquiétudes et les prenons très au sérieux. Afin de garantir un dialogue ouvert et une préparation à cette transition, des séances de sensibilisation à la réduction de l’aide alimentaire ont été organisées auprès des réfugiés et des demandeurs d’asile au cours des derniers mois.

Nous réaffirmons notre engagement à protéger la dignité et les droits de toutes les personnes déplacées. Nous encourageons également les demandeurs d’asile et réfugiés à mettre à profit les opportunités de formation professionnelle mises à leur disposition ainsi que les activités génératrices de revenus proposées.
En étroite collaboration avec les autorités nationales et nos partenaires humanitaires, nous nous efforçons de continuer à soutenir les plus vulnérables, tout en poursuivant notre mobilisation pour des solutions durables, au milieu des défis mondiaux actuels.
Nous continuons à plaider activement auprès des donateurs pour renforcer notre capacité à intégrer davantage de réfugiés dans les programmes de moyens de subsistance. À ce jour, le financement pour les opérations du HCR au Niger en 2025, estimé à 138 millions de dollars américains, n’est assuré qu’à hauteur de 24 %. Un appui urgent est indispensable pour ne laisser personne de côté.
InfoMigrants : Des formations sont organisées pour permettre aux exilés d’être autonomes financièrement. Sont-elles suffisantes pour répondre aux besoins de l’ensemble des 2 000 migrants hébergés dans le camp d’Agadez ?
E.B : Nous renforçons graduellement les initiatives de formation professionnelle et les activités génératrices de revenus afin d’offrir des perspectives d’autonomie à un nombre croissant de personnes.
À ce jour, environ 270 personnes ont été identifiées pour continuer à bénéficier d’une assistance alimentaire.
Des dizaines de postes de formation professionnelle restent disponibles pour les réfugiés au niveau régional, en fonction du marché du travail local. Nous collaborons également avec l’Université d’Agadez et nous bénéficions du soutien du Sultan [sultanat de l’Aïr, dans la région d’Agadez], qui a mis à disposition dix hectares de terres arables pour soutenir des activités agricoles.
En 2024, 213 personnes qui avaient exprimé le souhait de participer au programme d’autonomisation – réfugiés et membres des communautés hôtes – ont déjà bénéficié de diverses initiatives. Parmi elles, 60 ménages ont reçu une formation professionnelle dans 11 domaines ; 30 personnes ont participé à des activités d’élevage ; deux associations villageoises d’épargne et de crédit ont été mises en place pour 30 réfugiés ; 20 femmes ont rejoint une unité de transformation agricole ; 30 personnes ont reçu un permis de conduire ; et 12 coopératives ont vu le jour.
Nous sommes pleinement conscients que beaucoup reste à faire, et nous appelons la communauté internationale à intensifier son soutien, afin d’élargir encore davantage ces possibilités de subsistance.
Il est important de souligner que le centre humanitaire d’Agadez n’est pas un camp mais il s’agit d’un espace aménagé avec des habitations, où les réfugiés et demandeurs d’asile jouissent pleinement de la liberté de mouvement au Niger. Ils n’ont pas l’obligation de rester dans le centre ou dans la ville d’Agadez.
Pour quitter la région, un résident du centre doit être muni d’un document signé par la Direction régionale de l’État civil, délivré au compte-goutte. Certains, en contact avec InfoMigrants, ont tenté de s’installer ailleurs mais ont été arrêtés par les autorités sur la route et renvoyés dans la structure.
InfoMigrants : Mais les exilés contactés par InfoMigrants évoquent souvent les difficultés (voire l’impossibilité) d’intégration dans la région…
E.B : Nous comprenons les défis auxquels sont confrontés les réfugiés et demandeurs d’asile, en particulier dans les conditions climatiques extrêmes d’Agadez. Le Niger est un pays confronté à de nombreux défis, qui impactent également les communautés qui accueillent des réfugiés.
Malgré cela, de nombreux réfugiés ont réussi à s’intégrer localement, développant des activités agricoles, artisanales ou commerciales avec courage et persévérance.
Nous encourageons chacun à saisir les opportunités disponibles avec détermination, tout en restant pleinement engagés à leur côté, pour élargir ces opportunités et créer un environnement plus favorable à une intégration digne et durable.
Dans un contexte de diminution du nombre de places de réinstallation offertes par les gouvernements à travers le monde [notamment en Europe, ndlr] et des crises persistantes dans la plupart des pays d’origine des réfugiés, l’intégration locale apparaît comme l’option actuellement disponible pour l’immense majorité des réfugiés.
Sources: infomigrants




