Tunisie : libération de deux humanitaires poursuivis pour aide aux migrants

Le président du Conseil tunisien des réfugiés (CTR) et un chef de projet de la même ONG ont été condamnés lundi par un tribunal de Tunis à deux ans de prison, mais ayant effectué l’essentiel de leur peine après environ 20 mois de détention, ils devaient être libérés dans la soirée. Les deux hommes, accusés d’aide à la migration illégale, clamaient leur innocence arguant qu’ils travaillaient en « partenariat exclusif » et dans le cadre d’une « convention légale » avec le HCR en Tunisie.
Cinq travailleurs humanitaires actifs auprès des exilés en Tunisie étaient jugés par un tribunal de Tunis depuis mi-octobre pour avoir participé à la « création d’une organisation » visant à « faciliter l’entrée clandestine » et l' »hébergement » de migrants. Ce procès inédit – c’est la première fois que des membres d’ONG sont traduits en justice en Tunisie pour ce motif – s’est soldé, lundi 24 novembre, par un non-lieu pour trois prévenus comparaissant libres et des condamnations plus légères que prévu pour les deux autres.
Mustapha Djemali, 81 ans, ancien cadre tuniso-suisse du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et président du Conseil tunisien des réfugiés (CTR) ainsi qu’Abderrazek Krimi, chef de projet du CTR, étaient emprisonnés depuis un an et demi en attendant leur procès.
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Mustapha Djemali « ne supporte plus les conditions de sa détention » qui a « dépassé la limite légale des 14 mois », avait alerté la défense le 16 octobre. « Il n’arrive pas à se tenir debout, c’est très difficile de le voir comme ça », avait ajouté à l’AFP une de ses filles, Yusra. L’octogénaire a perdu plus de 35 kg en prison.
Ce dernier et Abderrazek Krimi ont été condamnés, lundi, à deux ans de prison. Mais, ayant effectué l’essentiel de leur peine après environ 20 mois de détention, ils « vont être libérés dès ce soir [lundi, ndlr] », a déclaré à l’AFP leur avocate Mounira Ayadi.
Les avocats ont tous plaidé en expliquant que le CTR travaillait en « partenariat exclusif » et dans le cadre d’une « convention légale » avec le HCR en Tunisie pour trouver des hébergements d’urgence aux demandeurs d’asile et aux réfugiés. Une activité parfaitement légale, donc.
« Pourquoi suis-je ici ? »
« Nous sommes très heureux. La condamnation reste injuste mais on est vraiment soulagés car la peine est plutôt légère », a réagi auprès de l’AFP Yusra Djemali. « Il lui reste environ quatre mois avec sursis mais l’important c’est qu’il sorte de prison dès ce soir », a-t-elle ajouté.
« Nous attendions et restons attachés à l’acquittement mais le tribunal a choisi de rester au milieu : il a condamné tout en allégeant la peine » alors que les prévenus encouraient plus de 10 ans de détention, a indiqué Me Ayadi.

À l’audience lundi, Mustapha Djemali, haut responsable régional du HCR pendant plus de 20 ans, avait défendu avec émotion son action, soulignant que l’association s’occupait « de demandeurs d’asile, sans aucun lien avec l’immigration clandestine ». Le CTR travaillait « sous la supervision du Haut-commissariat » pour héberger « des migrants sauvés en mer » par les autorités, a-t-il souligné, avant de demander les yeux emplis de larmes : « Pourquoi suis-je ici ? ». Soulignant œuvrer « dans l’humanitaire depuis plus de 40 ans », il a ajouté : « Nous n’avons formé aucune bande, ni entente ».
Abderrazek Krimi s’était interrogé de manière similaire : « Pourquoi sommes-nous détenus depuis 20 mois ? ». Le CTR apportait de l’aide « aux cas vulnérables, aux enfants, aux femmes victimes de violences sexuelles et aux personnes âgées », a-t-il argué, estimant avoir « agi par devoir national et en coordination avec les autorités ».
Des « accusations infondées » selon HRW
Peu avant l’audience, l’ONG Human Rights Watch (HRW) avait appelé lundi « les autorités tunisiennes à abandonner des accusations infondées, à remettre en liberté les détenus et à arrêter de criminaliser le travail légitime » des associations.
« Le CTR a mené un travail de protection essentiel en soutien aux réfugiés et demandeurs d’asile, opérant légalement avec des organisations internationales accréditées en Tunisie », avait martelé Bassam Khawaja, directeur régional adjoint de HRW, dans un communiqué.
Mustapha Djemali et Abderrazek Krimi avaient été arrêtés en mai 2024, en même temps qu’une dizaine d’autres travailleurs humanitaires comme Sherifa Riahi, dirigeante de l’association Terre d’asile et la militante anti-raciste Saadia Mosbah de l’ONG Mnemty, sous le soupçon d’avoir facilité une entrée illégale de migrants. Le procès des militants de Terre d’Asile doit démarrer le 15 décembre.
Les ONG tunisiennes et étrangères ont déploré une régression des droits et libertés en Tunisie depuis un coup de force du président Kaïs Saïed à l’été 2021 par lequel il s’est emparé des pleins pouvoirs. Le chef de l’État accuse régulièrement les organisations d’aide aux réfugiés d’être des « agents de l’étranger » et donc, de comploter contre le pays.
En février 2023, Kaïs Saïed avait dénoncé dans un discours virulent, l’arrivée « de hordes de migrants subsahariens » menaçant, selon lui, de « changer la composition démographique » du pays. Les semaines suivantes, des milliers de Subsahariens, privés de leur travail et logement, avaient été rapatriés en urgence par leurs pays ou avaient pris la mer clandestinement pour fuir la Tunisie.
D’autres avaient été expulsés aux frontières désertiques avec l’Algérie et la Libye, où au moins une centaine d’entre eux avaient trouvé la mort. Des pratiques qui perdurent encore aujourd’hui.
Sources: infomigrants




