Manche : première interception en mer d’un « small-boat » par les autorités françaises

Les forces de l’ordre françaises ont pour la première fois intercepté en mer un « small-boat », ce samedi. L’embarcation devait convoyer clandestinement des exilés au Royaume-Uni. Cette nouvelle doctrine d’intervention en mer des « bateaux taxis » par les autorités françaises fait suite à l’accord franco-britannique « un pour un » conclu en juillet dernier pour réduire le nombre d’arrivées de migrants au Royaume-Uni.
C’est une première qui a eu lieu samedi 17 janvier, dans le nord de la France, à Calais. Les autorités françaises ont en effet intercepté en mer pour la première fois un « bateau-taxi » sur le canal de l’Aa à Gravelines, sur la côte de la Manche, a rapporté la chaîne britannique BBC.
La photo de l’interception, obtenue par le média, montre plusieurs hommes, probablement des passeurs, assis dans un canot pneumatique qui est remorqué à quai. A côté, se trouve le bateau de police qui a procédé à l’opération.
La police soupçonnait que la petite embarcation, qui descendait le canal vers son embouchure sur la mer, servirait pour récupérer des migrants sur son passage. Les autorités sont alors intervenues pour arrêter les hommes à bord, semble-t-il avant que des passagers ne montent dans le canot.
Une « enquête judiciaire est en cours » a indiqué la préfecture maritime française, qui a refusé de commenter l’interception auprès de la BBC.
Cette opération s’inscrit dans le cadre de la nouvelle politique adoptée par la France suite au pacte franco-britannique de juillet 2025. Celui-ci vise à empêcher les petits bateaux (« small boats ») de transporter des migrants clandestinement vers les côtes britanniques.
Entré en vigueur le 5 août dernier, ce pacte « un pour un » prévoit le renvoi en France d’un migrant arrivant au Royaume-Uni par « small boat », en échange de quoi Londres s’engage à accepter un migrant se trouvant en France et exprimant sa volonté de demander l’asile
Nouvelle tactique des forces de l’ordre
Avec l’adoption de ce pacte et sous la pression du gouvernement britannique qui réclame une intensification des interventions, la France a opéré un changement de tactique depuis novembre.
Si auparavant, la police française se limitait à empêcher les petits bateaux d’être mis à l’eau sur les plages car intervenir en mer était jugé trop dangereux, désormais elle peut intercepter ces « small boats » directement dans les eaux.
Dans un document confidentiel daté du 25 novembre, le journal Le Monde révélait que la police française pourrait bientôt avoir l’autorisation de mener des opérations d’interception de canots d’exilés dans la Manche afin d’empêcher les départs vers le Royaume-Uni. Ces manœuvres devaient concerner uniquement les « taxi-boats, en amont des phases d’embarquement de migrants ». Aucune date de début des opérations n’avait alors été indiquée.
En réalité, les autorités françaises envisageaient dès juin 2025 de faire évoluer leur doctrine en menant des interceptions en mer.

C’est pour contrecarrer les nouveaux procédés mis en place par les réseaux de passeurs afin de contourner les contrôles policiers sur les plages du nord de la France que les autorités ont depuis révisé leur approche.
Depuis plusieurs années, le phénomène des « small boats » s’est généralisé. Cette technique consiste à mettre un canot gonflable à l’eau avant que les migrants n’embarquent, « puis de longer la côte afin de récupérer en différents lieux d’autres passagers à proximité du rivage », explique la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord (Prémar). Selon des documents officiels français, cette méthode s’est avérée extrêmement efficace, avec un taux de réussite de 81 % en 2025.
Le nombre de migrants arrivés au Royaume-Uni depuis la France par « small boats » est passé de 36 566 en 2024 à 41 472 en 2025. C’est le deuxième nombre le plus élevé après le record des 45 774 arrivées enregistrées en 2022, selon les données du ministère de l’Intérieur britannique. Il s’agit également d’une hausse de 13 % par rapport au nombre d’arrivées recensées en 2024 (36 566), et cela en dépit de l’entrée en vigueur du pacte « un pour un ».
Désormais, les risques encourus par les migrants sont plus importants car l’embarquement se fait directement dans l’eau, dans des conditions particulièrement chaotiques. Il n’est pas rare que les canots chavirent à cause de la météo ou de la panique et que des migrants, tombés à l’eau, se noient.
Pratique contraire au droit maritime
Selon les termes de l’accord franco-britannique, les forces de l’ordre françaises interviendront uniquement avant que les migrants ne montent à bord, et non pas lorsque les embarcations seront remplies. Notamment en raison d’inquiétudes concernant les risques pour la vie humaine ou liées à la responsabilité pénale des agents en cas de décès de migrants lors d’une opération. C’est cette procédure qui semble avoir été suivie lors de l’interception de samedi.
Le sujet interpelle et les critiques sont fréquentes depuis de nombreux mois. En effet, le droit maritime interdit à la police française d’intervenir en mer – sauf pour mener des opérations de secours -, car cette pratique peut être dangereuse.
Interrogé par InfoMigrants en décembre 2023, le procureur de la République de Saint-Omer avait également émis des réserves au sujet de ces interceptions maritimes. « Le préfet a donné des consignes extrêmement claires aux forces de l’ordre sur le fait de ne jamais mettre en péril la vie des migrants », disait-il à l’époque.
« Répondre [aux traversées illégales] par des tactiques qui pourraient tuer [les migrants] n’est pas un contrôle des frontières, c’est une violation des obligations fondamentales découlant du droit humain à la vie », s’indignait Tom Southerden, le directeur du programme juridique de l’ONG Amnesty International au Royaume-Uni, dans un communiqué du 19 novembre.
Militarisation de la frontière maritime
Avant même la mise en application de cette nouvelle tactique, les pratiques policières sur le littoral français étaient déjà régulièrement dénoncées par les associations. La BBC avait diffusé une vidéo tournée sur une plage française près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) le 4 juillet 2025. Celle-ci montrait les forces de l’ordre intervenir et lacérer un bateau pneumatique déjà dans l’eau pour l’empêcher de traverser la Manche et ordonner aux exilés de regagner la plage. Londres avait félicité Paris pour ce « durcissement » de méthode.
« On voit désormais les forces de l’ordre qui jettent des gaz lacrymogènes dans les canots ou des lanceurs de balles de défense (LBD) », une arme réputée potentiellement létale, dénonçait également fin 2024 Célestin Pichaud, de l’association Utopia 56, contacté par InfoMigrants.
De son côté, la Prémar se défend en accusant les trafiquants d’êtres humains et les rendant responsables de la situation, en contraignant l’État à changer ses méthodes et à « s’adapter en permanence » pour répondre aux « risques pris délibérément par les passeurs ».
Sources: infomigrants




