Naufrage de novembre 2021 dans la Manche : une commission d’enquête met en cause un navire français et les gardes-côtes britanniques dans le drame

Dans un rapport publié jeudi, une commission d’enquête britannique a mis en cause le rôle d’un patrouilleur de la marine française et des gardes-côtes britanniques dans le naufrage d’une embarcation de migrants qui a fait 27 morts et quatre disparus dans la Manche en 2021.
Jeudi 5 février, une commission britannique, débutée en mars 2025, a rendu ses conclusions dans l’enquête sur le naufrage du 24 novembre 2021 dans la Manche qui fait 27 morts et quatre disparus. Depuis plus de quatre ans, les autorités françaises et britanniques sont pointées du doigt pour leur rôle dans ce drame.
Cette enquête indépendante est censée examiner le rôle des autorités britanniques, indépendamment d’une procédure judiciaire.
Aux premières heures du 24 novembre 2021, quelque 33 personnes, principalement des Kurdes d’Irak, étaient entassées dans un canot pneumatique « totalement inadapté », lorsqu’il a commencé à sombrer à la limite des eaux françaises et britanniques.
Personne ne leur est venu en aide, ni côté français, ni côté britannique, chacun passant la nuit à se renvoyer la balle, selon des documents de l’enquête consultés par l’AFP. Il a fallu attendre 12 heures pour qu’un chalutier les repère, malgré plusieurs appels de détresse. Seuls deux migrants ont survécu au naufrage.
Défaillances
Dans ses conclusions, le président de la commission, Ross Cranston, estime que « beaucoup de vies, voire toutes » auraient pu être sauvées si le patrouilleur Flamant de la marine française, à proximité de l’embarcation en difficultés, avait répondu à un appel de détresse.
Le rôle du Flamant est au cœur d’une enquête pénale en France. « L’enquête publique [britannique] n’est pas en mesure de déterminer les raisons pour lesquelles le Flamant n’a pas répondu à l’appel de détresse. C’est aux autorités françaises de trancher sur ce point », souligne le rapport.

En France, sept militaires sont mis en examen par la Cour de cassation pour des faits de non-assistance à personne en danger dans cette affaire. En 2022, Le Monde avait révélé les défaillances du CROSS Gris-Nez (centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) pointées dans l’enquête judiciaire. Les gendarmes en charge y relèvent ainsi que « le canot est localisé côté français à 2 h 05 ». Pourtant, « aucun moyen de sauvetage français ne sera engagé pour lui porter assistance (…), malgré de nombreux appels de détresse reçus de cette embarcation ».
En particulier, le Flamant, patrouilleur de la marine nationale qui se trouvait au plus proche, n’a pas été envoyé sur place malgré les demandes des Anglais ; et n’aurait pas veillé comme il se doit aux appels radio de détresse émis par ces derniers, selon une autre enquête du Monde.
Le Monde explique que malgré l’absence de cette veille obligatoire sur le canal 16, un signal s’est bel et bien déclenché à bord du Flamant, mais n’a pas entraîné la réaction appropriée. Comme le révèle l’enquête pénale, un militaire à bord a même commenté : « Pas de panique hein. (…) On n’est pas payés au Zodiac non plus. »
« Manque de coopération entre les gardes-côtes britanniques et les gardes-côtes français »
« Cependant, il y a eu un manque de coopération entre les gardes-côtes britanniques et les gardes-côtes français concernant la retransmission du message d’alerte », assure Ross Cranston.
Le rapport, qui ne cherche pas à établir de responsabilité pénale, pointe aussi des « défaillances systémiques » dans la réponse des gardes-côtes britanniques. L’une d’elle tenait à « la conviction largement répandue » que les passagers des bateaux avaient tendance à « exagérer leur niveau de détresse ».

Lors des nombreux appels de détresse émis par un migrant à bord du canot en difficulté, un officiel britannique, Neal Gibson lui intime : « Arrêtez d’appeler (…) Car, à chaque fois que vous appelez, on pense qu’il y a un autre bateau » en détresse, comme le retranscrivent les appels étudiés par la commission d’enquête. Et le garde-côte d’ajouter : « Tu vas devoir être patient (…) Je ne peux pas faire avancer le bateau plus vite. »
Interrogé par la commission d’enquête sur le fait d’avoir dit au jeune homme « arrêtez d’appeler », le garde-côte Neal Gibson a fondu en larmes lors de son audition.
« Neuf fois sur dix, en fait presque systématiquement », les passagers exilés se signalant en détresse s’avèrent être « sains et saufs » et souhaitent simplement être assistés jusqu’à leur arrivée sur les côtes britanniques, a soutenu devant la commission Christopher Barnett, du centre national de coordination des sauvetages des gardes-côtes de Fareham.
D’où les propos du chargé du commandement tactique aérien à Fareham (sud de l’Angleterre), Dominic Golden. Cette nuit-là, ce dernier a indiqué à un pilote d’hélicoptère, toujours dans un appel retranscrit par la commission : « Comme d’habitude, cette série d’appels téléphoniques commence à arriver, du genre : ‘Je suis perdu, je coule, le fauteuil roulant de ma mère est en train de tomber par-dessus bord’ (…) Les premiers appels (…) arrivent maintenant, des requins avec des lasers qui encerclent les bateaux et on est tous en train de mourir ».
Un cynisme qui n’est pas sans rappeler les propos du CROSS côté français, révélés par Le Monde dès fin 2021, qui avait choqué le grand public : « T’as les pieds dans l’eau, bah… Je t’ai pas demandé de partir », avait notamment lâché une opératrice du CROSS, militaire de 21 ans.
« Immense tragédie humaine »
Par ailleurs, selon la commission d’enquête, les gardes-côtes ont également pris « un certain nombre de décisions erronées » lors de l’opération de recherche et sauvetage, interrompue prématurément le 24 novembre. « Si les recherches s’étaient poursuivies toute la journée, certaines morts auraient pu être évitées », conclut l’enquête.
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Le rapport pointe aussi des « pénuries chroniques de personnel » chez les gardes-côtes britannique, « une défaillance majeure et systémique du gouvernement ».
Le président Ross Cranston, a enfin déploré une « immense tragédie humaine ». « Les traversées en petites embarcations doivent cesser. Au-delà de toute autre raison, il est impératif d’empêcher de nouvelles pertes de vies humaines », a-t-il déclaré.
Du fait de tous ces éléments mis en lumière et détaillé par la commission, « la tragédie du 24 novembre 2021 était évitable et elle n’aurait jamais dû avoir lieu », avait conclu l’avocate des familles de disparus lors de l’enquête.
Dans cette affaire, le parquet de Paris a également requis en novembre un procès pour 14 protagonistes des réseaux de passeurs mis en cause.
Sources: infomigrants




