« J’avais de la boue jusque-là ! » : dans la Manche, les migrants multiplient les tentatives de départs en bateau

La rédaction d’InfoMigrants a pu observer, jeudi, un départ en « small-boat » au large de Gravelines, dans le nord de la France, tandis qu’un autre groupe de migrants s’est embourbé dans le canal de l’Aa, nécessitant une intervention des sapeurs-pompiers. Un aperçu du quotidien des villes du littoral, en première ligne face à la recrudescence des traversées de la Manche depuis le début de l’année.
Louis Chahuneau, envoyé spécial dans le nord de la France,
Il est 6h ce jeudi 10 juillet et le jour se lève sur la centrale nucléaire de Gravelines, dans le nord de la France. Au loin, un « small-boat », avec à son bord plusieurs dizaines de migrants, apparaît.
Après six jours sans arrivées de « small-boats » au Royaume-Uni, les conditions météo sont de nouveau propices à la traversée : le vent est inférieur à 10 nœuds, la hauteur des vagues à 0,4 mètres. Mais cela n’enlève rien au danger : les risques de collision avec d’autres navires dans cette zone très fréquentée, d’une panne en mer, ou encore d’un mouvement de panique à bord restent des menaces importantes.
Depuis la plage, une dizaine de journalistes britanniques tente de capturer des images. Leur présence s’explique par la tenue, ce jeudi, du sommet franco-britannique entre Emmanuel Macron et Keir Starmer sur l’immigration, notamment.
Bientôt, une vedette française se positionne derrière le canot, à bonne distance. Il n’est pas rare que des navires français soient dirigés par les CROSS (centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage) vers les « small-boats » pour les escorter jusqu’aux eaux britanniques.
Les passeurs le savent, et n’hésitent pas à abuser du principe de solidarité en mer : « Parfois, on intervient lorsque les migrants sont déjà tombés dans l’eau, mais parfois aussi on nous alerte et il n’y a aucun problème. On est souvent missionné pour un accompagnement, même si ce n’est pas notre cœur de métier », témoigne Gérard Barron, président de la Société nationale des sauveteurs en mer (SNSM) de Boulogne-sur-Mer. « Ces embarcations sont par nature dangereuses, notamment parce que les passeurs retirent le plancher [pour gagner de la place], donc on ne veut prendre aucun risque », ajoute le sauveteur.
Depuis que les traversées en « small-boats » ont commencé en 2018, la SNSM, qui dispose de plusieurs stations sur le littoral, a vu son activité être largement modifiée : « À vue de nez, les interventions sur les canots de migrants représentent aujourd’hui 50 % de nos interventions », estime Gérard Barron.
Un canot embourbé dans le chenal
Au loin, un véhicule 4×4 de la police française traverse la plage de Petit-fort-Philippe, s’arrête quelques minutes, puis repart en direction des dunes. La plage est restée calme ce jeudi.

Crédit : Hafiz Miakhel/InfoMigrants
Dans la ville, en revanche, une scène a réveillé le « quartier des musiciens », collé au fleuve Aa qui traverse Saint-Omer et Gravelines avant de se jeter dans la mer du Nord. Au petit matin, une cinquantaine de migrants, principalement de jeunes hommes afghans, iraniens ou pakistanais, ont tenté de mettre à l’eau un canot dans le canal de l’Aa. Manque de chance, celui-ci était à marée basse et certains migrants se sont fait piéger par la vase. « J’avais de la boue jusque là ! », raconte un jeune Afghan en montrant son ventre.
Les pompiers sont intervenus pour les sortir de leur débâcle. Puis les policiers sont arrivés et ont tiré des gaz lacrymogènes dans la rue, réveillant les riverains, comme ce couple d’Anglais : « Je n’avais pas réalisé à quel point la situation était grave. Les gens qui vivent ici, je ne sais pas comment ils font », s’étonne notre interlocutrice.
Quelques dizaines de mètres plus loin, cinq exilés sont pris en charge par une camionnette de l’association Utopia 56 ayant eu vent des échauffourées. « On leur a distribué de l’eau, du thé et des gâteaux. Ils avaient les vêtements couverts de boue », précise l’une de ses bénévoles.

Ces scènes ne sont pas rares. Pour tromper la vigilance des 1 200 policiers et gendarmes qui patrouillent chaque jour sur les 200 km de plage du littoral de la Manche, les passeurs mettent régulièrement des canots à l’eau depuis les cours d’eau en amont.
La préfecture a bien fait installer un barrage flottant dans l’Authie (près de Fort-Mahon) et dans le canal des Dunes (à Dunkerque), mais Gravelines refuse la méthode : « D’une part nous sommes un port refuge [capable d’accueillir des navires en détresse, ndlr], et d’autre part, nous disposons ici d’une école nautique reconnue qui utilise le chenal. De toute façon, les migrants contournent ces barrages en portant l’embarcation sur les quelques mètres nécessaires », argumente Alain Boonefaes, adjoint à la sécurité du maire de Gravelines.
Particulièrement dangereuses, les traversées de la Manche dans ces frêles embarcations pneumatiques provoquent régulièrement des drames. L’année 2024 a été la plus meurtrière recensée depuis 2018 : 78 personnes sont mortes dans une vingtaine de naufrages répertoriés, selon l’Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (Oltim). Et depuis le début de l’année, au moins 17 personnes ont péri en tentant de rallier l’Angleterre par la mer, d’après le ministère de l’Intérieur français.
Sources: infomigrants




