« À 18 ans, ils perdent le droit de rester dans le pays » : vive émotion en Suède autour des expulsions d’adolescents étrangers

En raison de multiples durcissements de la législation suédoise sur les titres de séjour ces dernières années, de nombreux jeunes étrangers, ayant grandi dans le pays, sont priés de partir à leurs 18 ans. Leurs familles peuvent, elles, rester. Des décisions d’expulsions ubuesques pour ces jeunes intégrés qui refusent de quitter leurs parents et leur terre d’accueil.
Jomana a 18 ans. Elle doit être expulsée seule vers l’Égypte sans sa famille. Arrivée en Suède à l’âge de 4 ans, elle n’a désormais plus le droit, en tant que majeure, d’être sur le visa familial de ses parents. « Le 29 décembre 2025, on m’a dit : ‘Tu es une adulte, tu te débrouilles seule, tu n’as pas de lien fort avec la Suède. Tu pars seule dans quatre semaines' », raconte la jeune femme à nos confrères de RFI.
Des cas comme celui de Jomana se multiplient dans la presse suédoise – et internationale – ces derniers mois. Des histoires de jeunes étrangers, 18 ans à peine, forcés de quitter leurs parents, leurs frères et sœurs, et le pays d’accueil dans lequel ils ont grandi, à cause d’un durcissement des lois sur l’immigration.
« Ayla, 21 ans, Jomana, 18 ans, et Ilya, 19 ans, sont arrivés en Suède lorsqu’ils étaient enfants (…) Aujourd’hui, ils sont confrontés à la même réalité : tous ont reçu l’ordre de quitter le pays seuls, tandis que leurs familles restent sur place », s’indigne l’ONG Human Rights Watch dans un communiqué publié jeudi 19 février.
Ne plus bénéficier du regroupement familial
Leurs histoires d’expulsions sont liées à une politique migratoire de plus en plus restrictive de la Suède. Une première réforme de 2016 a introduit le fait que les jeunes qui atteignent l’âge de 18 ans avant d’obtenir le statut de résident permanent ne sont plus considérés comme faisant partie de la cellule familiale de leurs parents. Ils n’ont plus le droit de bénéficier du regroupement familial, et perdent ainsi le droit de rester dans le pays.
Le statut de résident permanent peut être délivré à ceux pouvant justifier d’au moins trois ans de présence sur le territoire. La demande doit être faite avant l’âge de la majorité, faute de quoi l’étau administratif se referme.
Pourtant, de nombreux enfants passent des années en Suède avec des permis temporaires – rattachés au visa familial de leurs parents. « Mais ces garanties qui permettent de maintenir les familles unies se sont affaiblies », en Suède, détaille encore HRW. En conséquence, certains atteignent l’âge limite de 18 ans et perdent leur droit de rester dans le pays, « car ils ne peuvent plus prétendre à ce droit de résidence sur la base de leurs liens avec leurs parents. Une relation parent-enfant normale ne suffit pas ».

Selon l’Office suédois des migrations, cette loi concerne principalement des jeunes arrivés en Suède à la fin de leur adolescence et qui n’ont donc pas eu le temps d’obtenir un permis de séjour permanent avant leur 18e anniversaire – et ce alors même qu’ils parlent suédois, ont suivi leurs études secondaires dans le pays et y ont parfois trouvé un emploi.
Obtenir un titre de séjour : un parcours du combattant
Pour les jeunes concernés, reste une option : demander un titre de séjour humanitaire. Mais là encore, c’est un parcours du combattant qui les attend. En 2023, une autre loi a durci les conditions de son obtention. La disposition permettant d’accorder cette régularisation en raison de « circonstances particulièrement pénibles » a été supprimée de la loi suédoise sur les étrangers.
Cette suppression, votée par la droite et l’extrême droite, avec le soutien des Sociaux-démocrates, « a compliqué leur situation, en limitant au maximum les ‘circonstances particulières’ qui pourraient justifier de l’obtention d’un titre de séjour », écrit Le Monde. « Le seuil a été placé très haut. Avoir sa famille en Suède, y avoir grandi et fait sa scolarité ne suffit plus », explique la juriste Emma Salomonsson, interrogée par le journal. Pour se démarquer, il faut pouvoir prouver que l’on est complètement dépendant de ses parents (par exemple, parce qu’on fait des études et que l’on vit chez eux).
Jomana l’Egyptienne a fait les frais de cette réforme de 2023. « Les services de l’immigration disent que mon attachement à la Suède n’est pas suffisant, alors que je vis ici depuis quatorze ans. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, tellement c’est ridicule. Comment pourrais-je ne pas avoir de lien fort après quatorze ans passés ici, soit presque toute ma vie ? Comment est-ce qu’ils peuvent envoyer une jeune fille seule au Moyen-Orient ? Moi, je ne veux pas fonder une famille là-bas, je ne veux pas d’un avenir là-bas, ce n’est pas possible. »
« ICE à la suédoise »
Dans le pays, la colère est palpable, l’opinion publique s’indigne de ces potentielles expulsions.
Ilya Taheraki, aussi, fait face à cette situation angoissante. Il a 19 ans. Il est arrivé à l’âge de 8 ans en Suède et a demandé la résidence permanente à 15 ans. Mais sa demande a été rejetée quelques jours après son 18e anniversaire. Il risque aujourd’hui l’expulsion vers l’Iran. Il parle à peine le persan.

Le climat politique est même comparé à celui entourant la police anti-immigration de Donald Trump aux États-Unis. « Là, en Suède, c’est un peu devenu un genre de ICE à la suédoise », déclare Mélanie, une amie de Jomana, interrogée par RFI.
Plus ubuesque encore, le cas d’Emanuel, un bébé de 8 mois qui pourrait être expulsé vers l’Iran alors qu’il est né en Suède, où travaillent également ses deux parents. Mais il n’a pas de permis de séjour, contrairement au reste de sa famille. L’annonce a suscité une telle indignation que le ministre suédois de l’Immigration, Johan Forssell, a été forcé d’intervenir.
Dans une interview accordée au journal Dagens Nyheter, Johan Forssell a qualifié de « déraisonnable » la décision d’expulsion délivrée par l’Agence des migrations à l’encontre du bébé, car la loi prévoit des motifs d’exemption possibles pour des cas comme celui d’Emanuel.
Mesures de plus en plus restrictives envers les étrangers
Depuis une dizaine d’années, les restrictions adoptées par les autorités suédoises à l’encontre des personnes exilées et étrangères sur le territoire scandinave sont de plus en plus sévères.
Dernière en date : les conditions pour la naturalisation. Johan Forssell juge qu’il est actuellement trop facile d’acquérir la nationalité suédoise. « La nationalité doit avoir plus de sens qu’aujourd’hui », a-t-il déclaré lundi 9 février. Selon le texte de loi, les étrangers devront justifier de huit ans de résidence en Suède pour introduire une demande de nationalité, contre cinq actuellement.
Le gouvernement veut aussi décourager les étrangers de venir trouver refuge dans le pays. Le nombre de demandeurs d’asile enregistrés était de 6 735 en 2025, contre 9 645 l’année précédente, soit une baisse de 30% sur un an.
L’immigration liée à l’asile est même à son niveau le plus bas depuis 40 ans.
Après l’Allemagne, la Suède a été le deuxième pays au sein de l’Union européenne à avoir accueilli le plus grand nombre de Syriens fuyant la guerre civile en 2015 et 2016. Sur les 163 000 demandeurs d’asile en 2015, plus de 50 000 venaient de Syrie, selon les chiffres de l’autorité suédoise de statistiques SCB.
Sources: infomigrants




