En Suisse, la population bientôt plafonnée à 10 millions ? L’immigration au cœur d’un référendum

Les électeurs de Suisse se prononceront en juin sur une initiative visant à limiter la population à 10 millions d’habitants d’ici 2050, en restreignant l’immigration. Un projet clivant, soutenu dans les sondages, mais dénoncé pour ses risques économiques, humains et diplomatiques, notamment dans les relations avec l’Union européenne.
« Désolés, nous sommes complet » : c’est ce qu’aimeraient pouvoir bientôt répondre les conservateurs suisses aux nouveaux candidats à l’immigration dans la Confédération helvétique. L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! », sur laquelle les Suisses sont appelés à se prononcer le 14 juin veut inscrire dans la Constitution un plafonnement de la population résidente permanente du pays afin qu’elle ne dépasse pas les 10 millions d’habitants avant 2050.
Porté par l’Union démocratique du Centre (UDC), parti national-conservateur qui détient le plus grand nombre de sièges au Parlement suisse, la proposition qui sera soumise à référendum vise à restreindre l’immigration, notamment l’asile et le regroupement familial, quitte à remettre en cause la libre circulation des personnes avec l’Union européenne.
Le Conseil fédéral, le Parlement et les principaux autres partis s’opposent à ce texte, qui met selon eux en danger la prospérité de la Suisse et les liens avec l’UE.
Mais à en croire les derniers sondages, la proposition ne serait pas si impopulaire parmi les Suisses. Selon une enquête de l’institut Leewas pour 20 Minutes/Tamedia, publiée le 29 avril, l’initiative récolterait 52 % d’avis favorables, et les 35-49 ans seraient notamment quelque 59 % à dire « oui ».
Un durcissement de l’asile puis un retrait des accords avec l’UE
Selon le scénario de référence de l’Office fédéral de la statistique (OFS), la population de la Suisse qui s’élevait fin 2024 à 9 millions d’habitants (dont environ 27 % d’étrangers) devrait passer à quelque 10,5 millions en 2055. Une projection qui inquiète les conservateurs.
« L’immigration incontrôlée vers notre pays fait planer sur nous l’ombre d’une Suisse à 10 millions », s’alarme l’UDC sur son site internet. « Cette véritable explosion démographique surcharge nos infrastructures, détruit notre nature et fait encore augmenter les loyers. Après l’afflux net de 180 000 personnes en une seule année, il faut enfin agir. »
Après l’initiative « Contre l’immigration de masse » acceptée de justesse en 2014, l’UDC, qui a fait de la rhétorique anti-immigration l’un des piliers de ses campagnes politiques, avait lancé l’initiative « Pour une immigration modérée (initiative de limitation) » en 2020.
Cette fois, avec « Pas de Suisse à 10 millions! « , l’UDC veut contraindre le Conseil fédéral [gouvernement suisse] à prendre des mesures dans le domaine de l’asile et en matière d’immigration ordinaire.
La proposition s’articule en deux phases pour éviter que la population ne dépasse ce seuil avant le milieu du siècle. D’abord, si la Suisse atteint 9,5 millions d’habitants avant cette date, le gouvernement serait tenu d’adopter des mesures restrictives pour freiner la croissance démographique, en particulier en durcissant l’asile, le regroupement familial et la délivrance de permis de séjour. En pratique, cela reviendrait à refuser l’entrée à de nouveaux arrivants.
Si, malgré cela, la population dépasse tout de même les 10 millions, la Suisse devrait alors se retirer de plusieurs accords bilatéraux avec l’UE, en premier lieu celui sur la libre circulation des personnes, [signé en 1999 entre la Suisse et l’UE pour faciliter les conditions de séjour et de travail des citoyens européens en Suisse].
« La dénonciation des accords est l’ultima ratio (le dernier recours, NDLR) », a précisé lors d’une conférence de presse la vice-présidente de l’UDC, Céline Amaudruz, rappelant que l’initiative prévoit avant cela un premier niveau d’alerte dès lors que le seuil des 9,5 millions d’habitants sera franchi. « Un warning qui imposera au Conseil fédéral de prendre des mesures et d’aller renégocier [avec l’UE] ».
Une « initiative anti-étrangers », dénonce l’opposition
Seul soutien politique de l’initiative de l’UDC, le parti chrétien Union démocratique fédérale (UDF) prône lui aussi le « oui » à l’initiative. Les défenseurs du texte évoquent des trains et des routes saturés, une pénurie de logements, une hausse de la criminalité, des coûts sociaux élevés et d’autres phénomènes négatifs qu’ils attribuent à l’immigration.
Dans un billet posté sur le site de l’UDC, Céline Amaudruz lie à « l’immigration de masse » la baisse du niveau scolaire, une augmentation de l’insécurité et des viols, après avoir regretté que certaines écoles ne proposent plus de chants de Noël, et que l’on ne serve plus de porc dans les prisons et les cantines publiques.
« Tout le monde a compris que cette initiative du chaos est une initiative anti-étrangers », a alors dénoncé sur la Radiotélévision suisse (RTS) la conseillère nationale vert’libérale Céline Weber, fermement opposée à l’initiative de l’UDC.
Rappelant que l’immigration économique est essentielle pour la Suisse, la responsable politique poursuit : « Environ 75 % des ressortissants de l’UE qui viennent en Suisse travaillent directement. Ce sont des personnes dont notre économie a besoin. »
Qualifiant l’initiative d' »inhumaine », la conseillère nationale poursuit : « Quand vous faites venir une personne en Suisse, pour des emplois où l’on peine à trouver du personnel, cela me semble logique que vous n’allez pas lui demander de venir sans son conjoint et sans ses enfants ».
De son côté, le conseiller fédéral socialiste Beat Jans estime que « cette initiative met en péril le bien-être de la population ».
Alors que la gauche dénonce globalement les restrictions exigées dans le domaine de l’asile – lequel ne représente qu’une petite partie de l’immigration [1,7 % auxquels s’ajoute 0,7 % de réfugiés d’Ukraine, selon les données de l’OFS] –, Céline Weber rejette également l’argument selon lequel un plafonnement de la population permettrait de résoudre les problèmes environnementaux. « Cette initiative n’a absolument rien de durable ».
« Acte d’amour » ou « pure folie »
Dans la rubrique « Débats » de la RTS où un dialogue a été ouvert sur ce thème, défenseurs et opposants à l’initiative multiplient les arguments, prêchant pour leur paroisse à plus d’un mois de la votation.
« Les infrastructures sont saturées : trains pleins, routes bouchées, parkings introuvables. Plus de population, c’est plus de pollution, de bruit et de tensions », écrit un défenseur de l’initiative, estimant que « deux mesures s’imposent : limiter les naissances (par des mécanismes fiscaux) et contrôler les frontières, en limitant l’immigration ».
« Protéger la Suisse, ses paysages, ses traditions et son équilibre n’est pas un refus du progrès : c’est un acte d’amour et de responsabilité, pour que ce pays reste habitable, sûr et magnifique », renchérit un autre soutien de la proposition de l’UDC, écrivant sous le pseudonyme « Guillaume Tell », héros légendaire des mythes fondateurs de la Suisse.
« Pure folie. Bloquer quelque chose d’aussi humain que l’immigration est déjà un choix inutilement coûteux en énergie et en ressources. Si en plus cela cause d’énormes problèmes comme l’effondrement du système de retraite, une faible fertilité et un manque de renouvellement générationnel, ce choix inutile devient également stupide », réagit Joseph Prince, du côté des pourfendeurs de la proposition.
« Le fait de vouloir stopper net la population à un certain nombre met également en jeu la question des frontières ouvertes avec l’UE. Et que ferait-on si un 10 millions + 1 naissait ? Expulserait-on un habitant étranger en échange ? Lequel ? », ironise une autre internaute.
En France, l’initiative inquiète aussi. Un tel plafonnement de population pourrait également y avoir des effets délétères, notamment sur les prix de l’immobilier et la saturation des routes et des transports publics, rapporte 24 Heures, principal quotidien du canton suisse de Vaud.
Limiter l’immigration en Suisse risquerait en effet de renforcer le recours du pays à la main-d’œuvre frontalière, créant un appel d’air dans les régions voisines. De fait, une part croissante de travailleurs seraient contraints de s’installer en France, où les communes, notamment en Haute-Savoie, peinent déjà à suivre le rythme.
Sources: Infomigrants




