« Les préfectures créent des sans-papiers » : à Paris, un rassemblement pour protester contre les dysfonctionnements administratifs

Le collectif « Bouge ta pref’ » a appelé mercredi 10 juin, à des rassemblements partout en France pour dénoncer les dysfonctionnements et bugs informatiques liés à l’Anef, la plateforme permettant aux étrangers de réaliser leurs demandes de papiers. Les conséquences : des familles se retrouvent en situation irrégulière à cause des délais et du manque de communication. À cela s’ajoute un impact de plus en plus grave sur la santé mentale de ces personnes. Une centaine de manifestants se sont retrouvés place de la Nation à Paris, devant le siège de la Direction générale des étrangers de France (DGEF).
La pluie ne les a pas découragés : ils étaient une centaine à se réunir à proximité de la place de la Nation à Paris mercredi 10 juin à 15h30. Bénévoles d’associations, étudiants, sans-papiers… Ils ont tous répondu à l’appel du collectif « Bouge ta pref’ » pour dénoncer les dysfonctionnements administratifs liés aux demandes de renouvellement de titre de séjour, sur l’Anef, plateforme censée permettre aux étrangers de réaliser leur démarche administrative sur Internet, mettant fin aux rendez-vous en préfecture. Mise en place en 2016, cette plateforme charrie son lot de bugs en tout genre. Et leurs conséquences sont immenses : expiration du droit au séjour, perte du logement, de l’emploi…
Laurence, bénévole au Secours catholique et à l’association Respect du droit des étrangers à Saint-Denis, est venue partager le témoignage et les sentiments de personnes qu’elle encadre. « Je suis ici pour protester contre les délais démesurés, et les pertes de droits dont ils sont victimes en conséquence de ces délais. Actuellement à Saint-Denis, il y a entre 6 et 7 mois qui s’écoulent entre le moment du rendez-vous et la délivrance pour le renouvellement du titre de séjour. Et pour la régularisation, ça peut durer 3 ans », dénonce-t-elle. « Certaines personnes ayant fait leurs demandes en 2023 et 2024 n’ont toujours pas eu de réponse. Les gens sont bloqués : ils ne peuvent pas contacter les préfectures, ils ne peuvent pas y entrer, et ne peuvent même pas les approcher », ajoute-t-elle, indignée.
Chancelline est journaliste, originaire du Congo, elle aussi veut faire entendre sa voix. Elle raconte que dans son pays, elle a été violée et a subi une tentative d’excision et qu’elle est arrivée en France en 2021. « Moi j’ai eu de la chance : les associations m’ont soutenue et assistée dans mes démarches et des personnes haut placées, que je connais grâce à mon travail de journaliste, ont contribué à accélérer ma demande de régularisation », observe-t-elle. « Par exemple, on m’avait donné une mauvaise adresse où envoyer mon dossier, et ce sont des bénévoles du Secours catholique qui m’ont aidée. »
« J’aimerais au moins pouvoir échanger avec un humain ! »
En tête du groupe, Chancelline lance des slogans comme « Retirer la circulaire Retailleau » ou encore « Abrogation Darmanin Retailleau » – en référence aux deux ex-ministres de l’Intérieur qui ont durci les lois sur l’immigrations en France – sous les yeux attentifs des forces de l’ordre chargées d’accompagner le rassemblement.
Un peu plus loin dans le cortège, plus discret et silencieux, Yanick avance en boitant, le regard déterminé dissimulé sous sa casquette bleue. « Je suis originaire de Centrafrique. J’ai été sous OQTF [Obligation de quitter le territoire français, ndlr] après ma première demande de titre de séjour. J’ai été gravement malade et je me suis retrouvé à l’hôpital. C’est le personnel qui m’a aidé dans la démarche pour avoir un titre de séjour. Avant ça, j’étais complétement perdu, je vivais à la rue, isolé et seul. Ça m’obsédait tellement que j’en avais des pertes de mémoire et d’équilibre », raconte-t-il dans un souffle. Aujourd’hui, il est venu avec l’une des aides-soignantes qui l’a pris en charge, fière de voir autant de gens mobilisés pour ce rassemblement. Nombreuses sont les pancartes et banderoles aux messages comme « Préfecture : Prise de RDV impossible ? », « Personne n’est illégal-e, personne n’est inégal-e » ou encore « Egalité des droits ».

Le propriétaire de cette dernière s’appelle Juan. Originaire du Venezuela, et malgré son mariage à une Française, il est confronté aux mêmes problèmes administratifs. Il s’exprime en anglais, langue dans laquelle il est plus à l’aise qu’en français, avec un sourire désemparé. Aujourd’hui, il risque donc de se retrouver en situation irrégulière à cause des délais sans être tenu au courant de l’avancée de sa procédure. « Parler de colère et de solitude serait un euphémisme », assène-t-il. « J’aimerais au moins pouvoir échanger avec un humain : les réponses sont automatisées. C’est injuste car nous n’avons aucune explication au cours de la procédure. »
L’impact de ces dysfonctionnements sur la santé mentale
Une fois arrivés au bout du parcours, les manifestants se font plus bruyants. Un micro s’est mis à passer de main en main. Et Fatoumata Koné, l’adjointe au maire de Paris en charge des Solidarités, de la lutte contre les inégalités et contre l’exclusion s’est jointe au cortège. « Je suis de plus en plus saisie sur la question de la difficulté de l’accès aux rendez-vous pour renouveler les titres de séjour », nous confie-t-elle. « Certaines personnes me demandent de les mettre en relation avec des bénévoles pour les accompagner : il y a une crainte du rendez-vous à la préfecture ».
Un constat étayé par les témoignages de médecins, qui ont fait état auprès de l’ONG Amnesty International de terribles angoisses des exilés qu’ils reçoivent, liées au renouvellement des papiers. Et outre l’occupation de tout l’espace mental, la précarité administrative peut raviver des traumatismes ou couper l’accès aux soins. Des bénévoles expliquent que des migrants se retrouvent dans des états de stress constants voir dépressifs, et que certains menacent de mettre fin à leur jour au vu du désespoir et du sentiment d’abandon et de solitude qu’ils connaissent.
De leurs côtés, certaines préfectures comme celle des Bouches-du-Rhône argue dans un communiqué d’une augmentation du nombre de demandes qui allongerait les délais. Suite à une réunion avec les syndicats et organisations patronales le 26 mai, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez s’est engagé à améliorer la régularisation des personnes sans-papiers, mais seulement pour les métiers en tension.
Aujourd’hui en France, plusieurs centaines de milliers de personnes sont en attente de régularisation.
Sources: Infomigrants




