« J’ai peur, je ne sors plus de chez moi » : en Libye, les Noirs se terrent, terrifiés par « la chasse aux migrants »qui sévit dans le pays

Depuis plusieurs jours, les Africains subsahariens en Libye se disent victimes d’une véritable « chasse aux migrants » dans le pays. Les exilés sont interpellés par la police dans leurs habitations, la rue ou sur leur lieu de travail, et violentés par des jeunes Libyens. Jeudi, une manifestation contre leur présence s’est déroulée devant les locaux du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR). L’ONU dénonce la prolifération de fausses informations et les discours de haine sur les réseaux sociaux.
« Il y a une véritable chasse aux Noirs en ce moment en Libye ». C’est par ce message qu’Ibrahim*, un Guinéen de 24 ans, a alerté la rédaction d’InfoMigrants, mercredi 3 juin. Le jeune homme, avec qui nous sommes en contact depuis plusieurs années, se terre dans son appartement.
Depuis quelques jours, un climat de terreur s’est installé chez les exilés vivant en Libye. Des rafles sont organisées dans les quartiers qu’ils fréquentent à Tripoli, la capitale, mais aussi dans les autres villes de l’ouest, à Zouara, Sabratha ou encore Zaouïa. « Toutes les municipalités sont touchées, les petites comme les grandes », affirme à InfoMigrants une source humanitaire.
Les migrants sont interpellés dans la rue, sur leur lieu de travail et même dans les habitations, puis envoyés en prison. « Les policiers, lourdement armés, bouclent la zone avec leurs véhicules blindés. Ils défoncent les portes des maisons et arrêtent les Noirs. On ne peut pas s’échapper car lors de ces opérations, les agents de l’immigration quadrillent les environs », raconte Ibrahim.
L’angoisse se devine aussi dans la voix de Bintou*, une autre Guinéenne de 22 ans qui vit à Zaouïa. « J’ai trop peur, je ne sors plus de chez moi. On peut se faire agresser dans la rue par des jeunes Libyens, kidnappés par des gangs, ou interpeller par la police de l’immigration qui rentre aussi dans nos maisons », explique cette mère d’un bébé de 10 mois. « J’ai peur, ne cesse-t-elle de répéter, on est en danger ici ».
Des barrages ont été érigés autour des grands axes routiers de l’ouest libyen et les policiers fouillent les véhicules à la recherche de migrants. Les bailleurs n’ont plus le droit de louer d’appartements à des Subsahariens, et les employeurs ne peuvent plus faire travailler d’étrangers. Des exilés rapportent avoir été chassés de leur logement ces derniers jours.
À l’est de la Libye aussi – région contrôlée par le maréchal Khalifa Haftar -, les forces de sécurité usent des mêmes méthodes. Début avril, les autorités de Benghazi ont annoncé l’arrestation de toutes les personnes vivant en situation irrégulière dans la ville : en seulement 24 heures, 600 exilés ont été placés en détention, selon nos informations. En quelques mois seulement, quelque 3 500 migrants ont été arrêtés dans l’est libyen.
Campagne de désinformation sur les réseaux sociaux
Ces opérations d’interpellations font suite à une violente campagne de désinformation contre les migrants sur les réseaux sociaux en Libye. « On assiste à des discours de haine et des incitations à la violence. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’est intensifié ces derniers jours. Le débat s’est enflammé », assure une source humanitaire.
Des publications appellent à « tuer » les Subsahariens présents dans le pays. « Chaque région doit tuer 1 000 Africains. À la fin du mois, le pays en sera débarrassé », peut-on lire dans un post Facebook.
« Ils accusent les migrants d’être source d’insécurité, comme en Tunisie », souffle Ibrahim, qui a fui en 2025 la Tunisie, alors que les violences envers les exilés sont montées d’un cran ces dernières années sous le régime du président Kaïs Saïed. « On ne comprend pas, les migrants sont victimes d’exactions en Libye, ils ne sont pas mêlés à des actes criminels », continue le jeune homme.
Le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) est aussi visé par cette campagne de désinformation. Jeudi 4 juin, des centaines de Libyens se sont donné rendez-vous devant le siège de l’agence onusienne à Tripoli pour protester contre la présence de migrants en situation irrégulière dans leurs quartiers.

« Non à l’installation des migrants et des réfugiés », « La Libye appartient aux Libyens », ont-ils scandé, appelant aussi à la fermeture des bureaux du HCR qu’ils considèrent responsable de leur présence sur le territoire.
Des pancartes dénonçaient la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni accusée de vouloir obliger la Libye à garder les exilés sur son territoire. « Non à la signature de conventions pour l’installation [de migrants] avec l’Italie », était-il écrit en arabe à côté d’un portrait de la Première ministre italienne barré d’une croix rouge. « La Libye n’est pas la poubelle du monde », pouvait-on aussi lire sur des pancartes lors de ce rassemblement.
Des manifestants ont aussi fait jeudi l’amalgame entre les migrants (sans papiers) et les réfugiés (avec une protection administrative) dont une majorité de Soudanais ayant fui leur pays en proie à une guerre civile. Les autorités libyennes avaient indiqué en décembre avoir prévu un traitement différencié pour les Soudanais. Le ministre de l’Intérieur, Imad Trabelsi, avait assuré qu’ils bénéficieraient d’un « accès aux soins et aux écoles ».
Dans un communiqué publié jeudi soir, la Mission d’appui de l’ONU en Libye (Manul) s’est dit « préoccupée par la diffusion de fausses informations et de discours de haine concernant le travail de l’ONU en Libye, qui ont contribué à exacerber les tensions et à inciter à la violence contre le personnel de l’ONU ». L’institution a réaffirmé « qu’aucune de ses agences, y compris le HCR, ne met en œuvre de programme de réinstallation » dans le pays. « Les allégations contraires sont catégoriquement fausses ».
Selon le Portail sur les données migratoires géré par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), environ 900 000 migrants et réfugiés en Libye ont été recensés en Libye à la mi-2024.
Sources: Infomigrants




